À quoi ressemble l’antisémitisme en 2026, et non en 1996 ?

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À quoi ressemble l’antisémitisme en 2026, et non en 1996 ?

Talia Golijov

Les critiques formulées à l’encontre d’une publicité de 15 millions de dollars diffusée lors du Super Bowl pour lutter contre l’antisémitisme témoignent d’un fossé croissant entre la façon dont les institutions traditionnelles conçoivent l’antisémitisme et la manière dont il se manifeste réellement aujourd’hui.

L’antisémitisme contemporain s’attaque à l’identité juive elle-même par le biais d’une rhétorique morale ciblant Israël, faisant pression sur les Juifs pour qu’ils renient le sionisme ou prouvent qu’ils sont le « bon type de Juif » afin d’éviter l’exclusion sociale.
Alors que les incidents antisémites continuent d’augmenter même si Israël ne fait plus la une des journaux, les organisations juives de défense des droits humains sont confrontées à un besoin urgent de réévaluer si leurs outils, leurs messages et leurs cadres sont adaptés pour lutter efficacement contre l’antisémitisme moderne.

Une publicité de 15 millions de dollars diffusée lors du Super Bowl tentait d’expliquer l’antisémitisme aux États-Unis. Elle a finalement révélé à quel point le débat avait évolué.

Le Super Bowl n’est pas seulement l’événement sportif le plus regardé de l’année ; c’est l’événement télévisé le plus regardé tout court. L’an dernier, environ 125 millions d’Américains l’ont suivi, soit plus de 16 fois le nombre total de Juifs aux États-Unis. Ce seul fait en fait l’occasion la plus médiatisée pour la cause juive.

Et pourtant, lorsque la publicité financée par la Blue Square Alliance de Robert Kraft a été diffusée juste avant le week-end, la réaction des médias sociaux juifs a été étonnamment unanime : elle a raté sa cible.

Cette réaction n’est pas motivée par le cynisme ou l’ingratitude, mais par une prise de conscience. Les Juifs savent à quoi ressemble l’antisémitisme aujourd’hui, et cette publicité n’y ressemble en rien.

L’insulte au cœur de cette séquence, « sale Juif », évoque une époque révolue, que beaucoup de jeunes Juifs ne connaissent que par les livres d’histoire. L’antisémitisme contemporain a évolué. Aujourd’hui, la haine des Juifs se concentre principalement sur Israël et s’exprime par l’accusation morale : « sioniste nazi », « colonisateur », « soutien au génocide ». Ces insultes ne sont plus proférées dans les couloirs des écoles ; elles sont utilisées dans les commentaires des publications sur les réseaux sociaux, les discussions de groupe et les forums universitaires. Ce sont des espaces où des réputations sont détruites discrètement, définitivement, et souvent avec l’aval des institutions.

C’est ce qui donnait à l’ensemble un aspect désuet. En 2026, le cyberharcèlement antisémite n’est pas un phénomène marginal ; c’est le principal enjeu.

La représentation du personnage juif a également suscité de vives réactions. Une fois de plus, le Juif est dépeint avant tout comme une victime passive : isolé, impuissant et attendant d’être secouru. Le sauveur arrive sous les traits d’un allié américain empathique et typique, un stéréotype qui pouvait autrefois sembler porteur d’espoir, mais qui paraît aujourd’hui dépassé, car les Juifs se sentent plus isolés socialement que jamais depuis des décennies. L’idée que l’aide arrivera de façon opportune, publique et héroïque semble déconnectée de la réalité. Des alliés existent, certes. Mais la solidarité se fait aujourd’hui souvent à voix basse, par messages privés. Les influenceurs non juifs qui affichent haut et fort leur engagement sont rares et peinent à se faire remarquer sur les réseaux sociaux.

L’acteur choisi pour incarner le Juif renforce une caricature bien connue : celle de la victime soumise et impuissante. Mais même cette représentation sonnera creux aux yeux des antisémites qui adhèrent déjà à l’idée que les Juifs instrumentalisent le statut de victime pour susciter la compassion et se dédouaner. À leurs yeux, la publicité ne remet pas en cause les préjugés ; elle les conforte. C’est pourquoi certains craignent que ce spot publicitaire n’attise l’hostilité au lieu de l’apaiser. Bien sûr, cet antisémitisme n’a pas commencé avec cette publicité et ne disparaîtra pas grâce à elle. Mais la réaction qu’elle a suscitée illustre bien l’hostilité à laquelle les Juifs sont confrontés.

Sur les réseaux sociaux, on conclut que la publicité contribue à dégrader l’image des Juifs auprès du public ou qu’elle représente une occasion manquée d’éducation et de sensibilisation. Vingt Juifs ont été assassinés lors d’attaques antisémites l’an dernier. Combien d’Américains peuvent en citer un seul ? La définition de l’antisémitisme fait toujours l’objet de vifs débats et est considérée comme controversée ; sous l’administration du maire Mamdani, la ville de New York s’apprête à redéfinir ce qui constitue un acte d’antisémitisme. Des adolescents, des étudiants et des professionnels juifs subissent des pressions pour renier un élément fondamental de l’identité juive, le lien avec la terre d’Israël, afin d’être acceptés comme « de bons Juifs ».

On les abreuve de désinformation sur le sionisme, on les accuse de complicité dans un prétendu génocide et on leur fait croire que leur sécurité dépend de leur adhésion à l’idéologie dominante.
Voilà à quoi ressemble la « toxicité », et elle met en péril l’avenir de la vie juive en diaspora, notamment pour les jeunes Juifs américains qui n’ont d’autre choix que d’intérioriser l’hostilité et de renier leur identité juive, ou de rester isolés.

Rien de tout cela ne remet en cause l’intention derrière cette publicité. Le désir de lutter contre l’antisémitisme est sincère, mais la réaction négative reflète un débat plus large et nécessaire au sein de la communauté juive : comment combattre un antisémitisme qui ne ressemble plus à ce qu’il était il y a seulement trois ans, avant le massacre du Hamas et la guerre qui a suivi, et avant que l’ère de l’IA ne s’installe ?

Cette même question se pose désormais aux institutions traditionnelles. L’Anti-Defamation League (ADL) fait l’objet d’un examen de plus en plus minutieux quant à la pertinence de ses outils pédagogiques et de ses stratégies de plaidoyer face aux menaces actuelles.
Son récent déclassement en tant que « source fiable » par Wikipédia souligne la rapidité avec laquelle l’autorité institutionnelle peut être érodée en ligne.

Ce moment exige une réévaluation lucide, d’autant plus que la guerre contre le Hamas s’éloigne des gros titres quotidiens. Un cessez-le-feu à Gaza ne signifie pas la fin de l’antisémitisme. Rien qu’en janvier, la ville de New York a enregistré 31 crimes haineux antisémites, soit une augmentation de 182 %. Ces attaques n’ont rien à voir avec un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres et tout à voir avec un climat qui a normalisé l’hostilité envers les Juifs et fait des personnes juives, en particulier, des cibles du simple fait d’exister.

Chez HonestReporting, il ne s’agit pas d’une préoccupation abstraite ; c’est notre travail quotidien. Face à la migration et à l’évolution constante de l’antisémitisme sur différentes plateformes, les outils utilisés pour le combattre doivent eux aussi évoluer. Cela implique le développement de systèmes de surveillance basés sur l’intelligence artificielle, la cartographie des réseaux terroristes et des écosystèmes haineux, ainsi que des partenariats avec des organisations pionnières dans le développement de technologies de lutte contre l’antisémitisme et la propagande anti-israélienne.

Car si vous cherchez encore l’antisémitisme là où il se manifestait autrefois, vous passerez à côté de sa véritable nature actuelle : en ligne, idéologique et de plus en plus banalisée.
Le débat autour de la publicité du Super Bowl ne se limite pas à un seul spot. C’est un signal : l’antisémitisme a changé. La question est maintenant de savoir si le militantisme juif est prêt à évoluer avec lui.

JForum.fr avec HonestReporting
Photo de Talia Golijov

La rédaction de JForum, retirera d’office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

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