Dimanche, il est arrivé au bureau de vote sur son scooter bleu. Tout était calculé. Au guidon de son vieux deux-roues, Ulrich Siegmund affichait un large sourire, le pouce levé en l’air. Assise derrière lui sur le siège biplace, sa femme Julia était accrochée à lui. Le couple avait l’air heureux, libre et voulait afficher sa normalité. Il a réussi. Avec un score de près de 44 %, le candidat d’extrême droite Ulrich Siegmund a écrasé le scrutin en Saxe-Anhalt, reléguant les autres partis politiques allemands au rang de figurants. Et renvoyant l’Allemagne à ses pires souvenirs. Depuis 1945 et la chute d’Adolf Hitler, aucune région allemande n’a été dirigée par l’extrême droite.
Ce succès, le candidat de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) l’a construit grâce à son image de « bon copain ». Avec son large sourire, ses yeux bleus et sa mèche plaquée sur le côté. Mais aussi grâce à son célèbre scooter bleu. Car pour faire campagne dans la région de l’ex-RDA où il a grandi, Ulrich Siegmund, 35 ans, a choisi un symbole. Le Simson « Schwalbe ». « L’hirondelle » du peuple. « Après la Seconde Guerre mondiale, il y avait une pénurie de voitures en Allemagne de l’Est. La Simson, c’était l’un des seuls moyens de se déplacer pour la population. Ce n’était pas vraiment cool, c’était juste pratique. Et comme beaucoup de choses en RDA, c’était le seul modèle disponible », explique Etienne Dubslaff, maître de conférences en civilisation allemande à l’université Paris Nanterre.
Ce scooter ne renvoie pas vraiment aux plus belles années de la Saxe-Anhalt. Contrairement à la Vespa italienne, il n’est pas non plus hyper tendance, même si certains en ont un fait un objet un peu culte. Du haut de ses 35 ans, Ulrich Siegmund n’a d’ailleurs jamais connu la RDA, lui qui est né lors de la chute du Mur de Berlin de 1989. Mais alors pourquoi le candidat d’extrême droite l’a-t-il adopté ? « C’est de la récupération. Il veut à la fois jouer sur une forme de nostalgie de la RDA. Mais il veut surtout montrer qu’il fait partie du peuple. Il veut dire : je suis l’un des vôtres », poursuit Etienne Dubslaff.
« Siegmund veut montrer qu’il est ouvert, accessible »
Le scooter offre en plus d’autres avantages de taille sur le plan de la communication. « Contrairement à une voiture, il y a un côté facile d’accès. Siegmund veut montrer qu’il est ouvert, qu’il est accessible. Et puis, on le voit et on l’entend arriver », embraye l’universitaire. Le candidat d’extrême droite a d’ailleurs adopté une couleur bleue propre à l’AfD plutôt que le traditionnel orange que l’on trouvait pendant la guerre froide.
De 1960 à 1986, plus d’un million de ces motocyclettes ont été produites. D’après plusieurs estimations, environ 150.000 seraient toujours en circulation aujourd’hui.
Une société fondée par des juifs
Ce choix de faire du Simson Schwalbe un argument de campagne n’a pas fait que des heureux. Dennis Baum est l’un des descendants des créateurs de la célèbre marque de moto. Sa famille juive avait fondé cette entreprise à la fin du XIXe siècle, produisant d’abord des armes, puis des vélos, des voitures et des motocyclettes.
A l’arrivée au pouvoir de Hitler, les frères Simson sont contraints de quitter le pays, laissant l’entreprise produire des armes pour l’armée allemande. Elle sera ensuite transformée en usine d’État soviétique et commercialisera la fameuse Schwalbe. « Nous trouvons toute association avec l’AfD répugnante et nous y voyons une insulte à notre nom et à notre histoire », a dénoncé Dennis Baum auprès de l’agence de presse allemande DPA, souligne La Croix.
De plus en plus radical, le parti d’extrême droite à l’idéologie néonazie a-t-il choisi ce symbole d’une famille juive chassée du pays volontairement ? « Je ne l’espère pas. Ce serait un jeu dangereux pour le parti. Je pense plutôt qu’il s’agissait de montrer une appartenance à l’Allemagne de l’Est », estime Etienne Dubslaff. Le doute persiste.
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