UTMB 2026 : L’ultra-trail parviendra-t-il un jour à sortir de son « entre-soi » pour s’ouvrir aux classes populaires ?

De notre envoyé spécial à Chamonix,

La trend « on arrive » a enflammé les réseaux sociaux durant toutes les vacances d’été. Le concept ? Face à des messages à dimension raciste de randonneurs voyant la montagne comme « l’un des rares endroits en France sans « Wallah, wesh, Mashallah » où tu peux encore être en sécurité », de nombreux internautes racisés ont répondu « on arrive », pour rappeler qu’ils ont évidemment le droit de profiter de virées dans la nature.

Ils ne seront pourtant pas nombreux à s’élancer pour l’épreuve reine de l’UTMB (174 km) à Chamonix ce vendredi. Si le Marocain Elhousine Elazzaoui domine les Golden Trail World Series depuis trois ans et si on note un frémissement du trail kényan, sur des distances plus courtes, les traileurs élites ayant des origines africaines se font rares.

Ici sur la mythique course de Zegama-Aizkorri (Espagne) en mai, le Marocain Elhousine Elazzaoui est l'un des rares visages symbolisant la diversité parmi les meilleurs traileurs au monde.
Ici sur la mythique course de Zegama-Aizkorri (Espagne) en mai, le Marocain Elhousine Elazzaoui est l’un des rares visages symbolisant la diversité parmi les meilleurs traileurs au monde. - A.Gillenea/AFP

Désormais six millions de pratiquants de trail en France

« Il y a un certain entre-soi dans l’ultra-trail, davantage que dans le trail qui s’est féminisé et qui comprend beaucoup plus de tranches d’âge et de catégories sociales différentes, résume le sociologue Olivier Bessy, auteur de Courir sans limites – la révolution de l’ultra-trail (1990-2025), paru chez Cairn Editions en juin. On voit que les groupes populaires se mettent encore des barrières sociales par rapport à l’ultra, qui reste réservé à un public à 90 % masculin, avec une grande majorité de CSP+, notamment sur les événements à forte notoriété où le ticket d’entrée coûte cher. »

Outre leurs frais de transport et d’hébergement, les 2.500 partants du jour sur l’UTMB ont ainsi dû payer 479 euros pour obtenir leur dossard pour la plus prestigieuse course au monde d’ultra-trail. Un sérieux frein pour la démocratisation totale d’une discipline en pleine « métamorphose », avec désormais 6 millions de traileurs en France, dont « 1,5 million prend des dossards, contre 5.000 seulement il y a 25 ans », comme le rappelle Olivier Bessy.

Sensible aux questions environnementales, malgré les vives critiques, à l’égalité des « prize moneys » hommes-femmes ou encore à l’inclusion des para-athlètes, comment la direction de l’UTMB perçoit-elle cet « entre-soi » dans l’ultra ?

La course reine de la 23e édition de l'UTMB partira ce vendredi à 17h45 du centre-ville de Chamonix.
La course reine de la 23e édition de l’UTMB partira ce vendredi à 17h45 du centre-ville de Chamonix.  - J.Pachoud/AFP

Des marques outdoor présentes dans les quartiers

Cofondatrice de l’événement en 2003, Catherine Poletti explique : « On sait depuis le départ que notre sport est pratiqué par des quadras CSP+. Peu à peu, l’âge moyen des traileurs baisse et au-delà des tranches d’âge, on tient à montrer que la discipline est vraiment pour tous. L’un des projets qu’on imagine, pour les personnes qui n’ont pas un environnement facile, est de les aider à courir là où elles sont, de leur montrer comme le trail pourrait améliorer leur vie, grâce à notre fonds de dotation UTMB Cares ».

Mais l’heure n’est pas encore aux dossards offerts aux classes populaires. Non, la main tendue vient surtout de grands équipementiers, comme Adidas Terrex, qui sponsorise l’association Club Outdoor Alpin, créée en 2022 dans la région d’Annecy. « Des marques sont entrées dans les quartiers, où on voit des jeunes porter des sneakers Salomon et North Face, note ainsi Ulrich Ndjike, président de l’asso. Mais c’est davantage du business et du marketing qu’une véritable ouverture du champ des possibles. »

Autour d'Ulrich Ndjike, le Club Outdoor Alpin permet depuis 2022 aux jeunes de quartiers haut-savoyards de passer du temps dans les montagnes.
Autour d’Ulrich Ndjike, le Club Outdoor Alpin permet depuis 2022 aux jeunes de quartiers haut-savoyards de passer du temps dans les montagnes. - Club Outdoor Alpin

« Un travail de fond » pour sensibiliser les quartiers

Alors que son projet inclusif a pour devise « Du bitume au sentier, du quartier au sommet », ce coach sportif et éducateur haut-savoyard de 37 ans, né de parents camerounais, accompagne les performances de quelques traileurs issus des quartiers au sein d’une académie, tout en faisant découvrir la montagne, via des randonnées, à une quarantaine de jeunes de 13 à 20 ans, dont plusieurs mineurs non accompagnés (MNA).

« Ce qu’on veut plus que tout, c’est le vivre ensemble. Il faut des codes sociétaux dans la nature et on éduque nos jeunes dans ce sens. La montagne est un terrain de jeu oufissime et chacun doit y mettre du sien. »

Ulrich Ndjike a vite perçu la difficulté d’attirer un public en difficulté sur des activités outdoor. Lors de sa première détection organisée à Annecy, seulement cinq jeunes se sont présentés, malgré le soutien annoncé d’Adidas. « On se doit de mener un travail de fond avec les associations locales comme les MJC et les foyers », note celui qui retient une réussite majeure dans son aventure.

Djibril, du foot à un sacre au Marathon du Mont-Blanc

« On a fait la connaissance de Djibril, qui ne pratiquait que le football à 13 ans. Il ne connaissait rien à la montagne, il n’avait jamais couru, mais on a vite vu qu’il avait de grosses aptitudes physiques. » Si bien que quelques mois plus tard, Djibril a remporté le très reconnu Marathon du Mont-Blanc dans sa catégorie d’âge, sur un format 4 km. « Il était un exemple fort pour notre projet, c’était une pépite du trail, insiste Ulrich Ndjike. On a planté une graine, on lui a donné un accompagnement et s’il est depuis retourné dans le foot, j’espère recroiser ce gamin en montagne. »

A plus de 500 km des Alpes, la difficulté est encore plus grande de convaincre des jeunes de quartiers des bienfaits des activités en montagne. C’est le défi mené par l’association francilienne Apart depuis une vingtaine d’années : permettre l’insertion des 18-25 ans par les sports de nature. « On tient à créer de la mixité sociale et à casser ce chemin tout tracé qui conduit systématiquement les jeunes de quartier vers les sports de ballon ou de combat, confie Samir Souadji, directeur d’Apart, qui compte 250 adhérents pour ses projets outdoor. Quand tu grandis dans le bitume, tu ne perçois pas à quel point la nature offre une liberté kiffante. »

Dans le cadre de ses expéditions d'alpinisme et d'escalade, l'association de région parisienne Apart avait notamment permis à six jeunes d'accéder au sommet du Charquini (Bolivie) en 2022.
Dans le cadre de ses expéditions d’alpinisme et d’escalade, l’association de région parisienne Apart avait notamment permis à six jeunes d’accéder au sommet du Charquini (Bolivie) en 2022. - Apart

« On était vus comme des extraterrestres »

A 50 ans, ce grand passionné de montagne, dont l’association est sponsorisée par les marques Arc’teryx et Salomon, n’apprécie guère la trend « on arrive ». « Cette trend me dérange car elle a mis en danger des jeunes qui souhaitaient surfer dessus et qui sont partis sans équipement ni préparation, pointe-t-il. Et puis elle crée une opposition avec les habitués de la montagne alors que notre asso vise à créer un pont et à rassembler. D’ailleurs de notre côté, on n’arrive pas, on est déjà là depuis de nombreuses années. »

Outre de grands voyages (Népal, Bolivie, Tanzanie, Algérie) pour de l’alpinisme et de l’escalade, Apart compte depuis un an une section trail avec une vingtaine de membres. Celle-ci est gérée par un adhérent, Léo San Salvadore (19 ans). « Je ne peux plus me passer de courir, sourit ce jeune adulte de Montreuil. Jusque-là, surtout pour des raisons d’argent, la montagne n’était pas accessible à mes yeux. On redoutait un peu le regard des gens, le fait que ça ne soit pas notre monde. Mais en fait, le regard est le plus souvent bienveillant en montagne. »

Cap sur un premier ultra en relais pour Apart

Tout en rêvant de s’aligner un jour sur l’UTMB, Léo s’entraîne actuellement cinq heures par semaine, avec en ligne de mire un projet phare : un premier ultra en relais le 2 octobre, sur l’Ultra-Trail des Montagnes du Jura (UTMJ). Il se partagera les 175 km et 7.000 m de D+ d’épreuve avec ses amis Wesley, Lina, Inès, ainsi que Louis Derrien, qui accompagne de près le projet.

Accompagnés de près par Louis Derrien, Léo San Salvadore et plusieurs jeunes Franciliens adhérents à Apart se sont mis au trail depuis un an.
Accompagnés de près par Louis Derrien, Léo San Salvadore et plusieurs jeunes Franciliens adhérents à Apart se sont mis au trail depuis un an. - Apart

Ce trentenaire parisien s’est fait connaître dans le monde de la course à pied en bouclant un tour de France de plus de 5.000 km en 155 jours avec son projet Courir pour toi. Son objectif était clair : s’engager pour la santé mentale, en hommage à son frère qui s’était suicidé.

« L’engagement d’Apart me parle beaucoup car la course à pied peut tous nous rapprocher socialement dans un monde où on n’a jamais autant cherché à nous diviser. Au-delà de la performance, le trail permet de raconter des histoires. C’est un truc d’homme blanc CSP+ et on voit que la diversification n’est malheureusement pas encore trop là. Mais j’ai de l’espoir : il est important que le trail soit vraiment représentatif de ce qu’est la société française. »

L’Ecole peut mieux faire

Ulrich Ndjike sait qui pointer pour secouer ce thème sociétal majeur. « L’Education nationale a sa part de responsabilité, lance-t-il. Appuyons-nous sur les modèles scandinaves ou suisses, utilisons nos territoires qui sont incroyables pour permettre à nos jeunes de pratiquer des sports dans la nature. »

Notre dossier sur l’UTMB

Le président du Club Outdoor Alpin conclut : « On ne permet toujours pas ça dans les parcours scolaires. Résultat : on n’a aucun noir dans des disciplines comme le BMX, le VTT de descente ou le snowboard, car ça n’est pas dans le champ des possibles pour tous ces jeunes ».

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