Russie : « Important et semi-officiel »… Pourquoi le patron de la CIA s’est rendu en secret à Moscou ?

«Nous sommes attaqués », a lancé avec humour un Russe, filmant l’arrivée d’un avion à l’aéroport de Vnukovo, à Moscou, ce mardi. Et pour cause, l’appareil s’avère particulièrement reconnaissable : il s’agit d’un Boeing C-17A Globemaster III appartenant à l’armée de l’air des Etats-Unis. Pas le genre d’oiseau endémique de Russie donc – en particulier ces dernières années. Rapidement, les médias américains CBS et Axios ont annoncé qu’il s’agissait d’une visite du directeur de la CIA, John Ratcliffe.

Mercredi dans la journée, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a admis qu’il y avait eu un échange « entre services secrets », niant tout contact avec le président russe. Le président américain Donald Trump a réagi à son tour dans l’après-midi, assurant qu’il s’agit d’une visite « de demi-routine ». Si Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement et auteur de Grand angle sur l’espionnage russe (UPPR Editions) confirme que « les directeurs généraux des services effectuent tous les ans des visites à leurs homologues », il ajoute que « ce sont des visites classiques avec des pays avec lesquels on n’est pas en crise. » Or, les relations russo-américaines se sont particulièrement refroidies depuis l’invasion russe de l’Ukraine.

Le directeur de la CIA John Ratcliffe était à Moscou dans le plus grand secret.
Le directeur de la CIA John Ratcliffe était à Moscou dans le plus grand secret.  - Samuel Corum

« Important et semi-officiel »

C’est justement avant l’assaut des troupes russes en Ukraine que la dernière visite de ce type a eu lieu. William Burns, alors à la tête de l’agence de renseignement, s’était rendu à Moscou dans un contexte international explosif en novembre 2021. A seulement quelques mois de l’invasion, il avait été envoyé auprès des membres du gouvernement russe afin de « mettre en garde » Vladimir Poutine contre une offensive, selon la chaîne américaine CNN. En vain.

Cette fois, Donald Trump a réitéré son désir « que la guerre en Ukraine s’arrête », assurant aussi que ce déplacement n’était pas lié à des menaces russes contre l’Otan ou à la guerre en Iran, deux des spéculations les plus populaires sur ce déplacement. Le républicain s’est toutefois interdit d’expliciter les raisons du rendez-vous, tout comme le Kremlin.

« Quelque chose d’important et de semi-officiel se passe, c’est certain », souligne Alain Rodier. Important, car les services secrets disposent de lignes sécurisées, permettant d’échanger sans se déplacer en personne. Et semi-officiel, car les Etats-Unis et la Russie conservent des liens diplomatiques, malgré les tensions provoquées par l’invasion de l’Ukraine. Ainsi, l’ambassade des Etats-Unis reste ouverte à Moscou, tout comme l’ambassade de Russie à Washington D.C. Malgré cela, le gouvernement américain a choisi une voie plus discrète ; du moins autant que peut l’être un avion de transport militaire plus de 50 mètres de long qui évolue en plein ciel moscovite.

L’ombre de la diplomatie parallèle

Faire passer un message par le directeur de la CIA plutôt que l’ambassadeur permet d’éviter les canaux officiels. On appelle cela « la diplomatie parallèle ». Cette diplomatie a deux avantages. « Elle permet de garder le contact avec ceux que l’on considère comme infréquentables publiquement, notamment pour continuer à identifier les bons interlocuteurs lorsqu’elles redeviendront publiquement fréquentables, explique Alain Rodier. Son autre avantage réside dans sa discrétion. Si rien n’en sort, personne ne perd la face. »

Contrairement à une visite diplomatique, la visite d’un chef de renseignement n’est généralement pas suivie d’un communiqué commun ou d’adresses aux médias. L’attente vis-à-vis d’un « gain » n’est, lui aussi, pas le même. Après l’invasion de l’Ukraine, la visite diplomatique d’Emmanuel Macron quelques semaines plus tôt a été particulièrement critiquée. Soupçonné d’avoir « péché par naïveté » par Public Sénat ou encore d’avoir été « roulé dans la farine », par Jean-Luc Mélenchon.

Un « parachute » politique

Pour le président américain, « quelque chose sortira peut-être » de cette visite. Et si rien n’en sort, le prix à payer ne sera pas si astronomique, alors que toutes ses tentatives (notamment l’invitation en grande pompe de Vladimir Poutine en Alaska il y a un an) sont jusque-là restées vaines.

« En interne, cela permet de garder un parapluie, voire un parachute. Si ce n’est pas officiel, on ne peut le reprocher à Donald Trump », synthétise l’expert. Un avantage certain, à quelques mois des élections de mi-mandat aux Etats-Unis. Services secrets obligent, le contenu de la réunion et son timing gardent tout leur mystère. La raison pour laquelle ce haut responsable américain s’est rendu de la base militaire d’Andrews aux Etats-Unis en Lettonie (pays de l’Otan) puis de Lettonie en Russie reste opaque.

Notre dossier sur la guerre en Ukraine

Outre les théories balayées publiquement par Donald Trump, certains observateurs s’inquiètent d’une mobilisation massive de centaines de milliers de personnes en Russie, afin d’ouvrir un nouveau front en Ukraine. John Ratcliffe pourrait alors avoir été envoyé dans l’espoir d’endiguer cette nouvelle escalade de la guerre. « Si ça s’éteint complètement, c’est que ça aura été un échec. S’il en sort quelque chose, ça sera officialisé ensuite d’une manière diplomatique », souligne Alain Rodier. Mais après des années d’impasses diplomatiques, la probabilité de briser la glace moscovite semble proche de zéro.

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