C’est l’un des rebondissements les plus spectaculaires de la guerre d’invasion russe en Ukraine. Il y a trois ans jour pour jour, Evgueni Prigojine trouvait la mort dans un mystérieux crash d’avion. Le populaire chef de Wagner avait lancé une offensive, vite avortée, sur le Kremlin deux mois plus tôt.
Cet « accident » aux atours d’une vengeance poutinienne aurait d’ailleurs impliqué des « morceaux de grenade », selon Vladimir Poutine qui n’a jamais autorisé d’enquête indépendante. Reste que cette mort, et celles du fondateur de Wagner Dmitri Outkine et de son responsable logistique, Valéri Tchekalov, ont bouleversé l’équilibre du groupe de mercenaires. Trois ans après, qu’est devenu Wagner ?
Mise au pas et absorption
Sur le patronyme, les choses sont claires : le groupe Wagner est mort avec son patron, en 2023. Méthodiquement, le Kremlin a remplacé Wagner par Africa Corps, une structure directement rattachée au ministère russe de la Défense. Cette dernière a été annoncée publiquement en 2024 comme sa remplaçante, notamment sur le continent africain. « Le groupe Wagner dépendait déjà de l’Etat russe. Lors de la mutinerie de Prigojine, Vladimir Poutine avait d’ailleurs lui-même admis publiquement que le groupe était financé par l’Etat russe. La différence, c’est que désormais c’est publiquement assumé. Le masque est tombé », analyse Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique de l’Ifri.
Ce changement de nom s’est accompagné d’une mise au pas. Immédiatement après la mort de celui qui l’avait défié, Vladimir Poutine a publié un décret obligeant Wagner et tous les combattants de sociétés militaires privées russes à prêter un serment d’allégeance à la Russie. Africa Corps est désormais rattachée au ministère de la Défense et supervisé par le GRU, le service de renseignement militaire russe. Exit la figure populaire qui pourrait constituer « une armée dans l’armée » et croire qu’il peut « challenger le Kremlin sur cette base » comme l’avait fait Prigojine en son temps, rappelle Thierry Vircoulon. Au fil des années, Moscou a progressivement resserré son emprise sur le groupe.
Sur le terrain, les troupes restent quasiment identiques. Certains cadres de l’organisation Wagner ont accepté ce changement de hiérarchie. Le journal Le Monde expliquait ainsi en juin 2025 que des chefs de l’ancienne organisation tels qu’Andreï Ivanov (« Kep »), Rouslan Zaproudski (« Rusich ») ou Alexandre Kuznetsov (« Ratibor ») se sont rendus au Mali, sous la houlette d’Africa Corps. Plus globalement, selon le Timbuktu Institute, « environ 70 à 80 % du personnel [d’Africa Corps] est composé d’anciens combattants de Wagner ».
Expansion et échec opérationnel en Afrique
Malgré la disparition de son leader, la structure russe a élargi son empreinte. Contrairement à Wagner, dont les activités africaines restaient concentrées sur un noyau de pays historiques, Africa Corps a rapidement consolidé sa présence dès début 2024 en Libye, au Soudan, en RCA, au Mali et au Niger. Pour les populations africaines, le « rebranding » importe peu : « Les gens s’en foutent que ça soit Wagner ou Africa Corps, c’étaient des Russes, ce sont toujours des Russes […] Pour eux, c’était déjà le pouvoir russe, et ils avaient raison », tranche Thierry Vircoulon.
Au-delà des zones de conflit, elle s’implante désormais dans des pays en paix dans une « logique de sécurisation de régime ». Thierry Vircoulon décrit le développement d’un « club de vieux dictateurs qui ont peur étant vieillissants qu’on puisse les pousser de leur siège facilement », faisant de Vladimir Poutine un « dictateur en chef qui fournit des services de sécurité ». Cette logique s’illustre bien en Guinée équatoriale où dès 2024, la Russie a déployé jusqu’à 200 soldats d’Africa Corps pour former les militaires équato-guinéens.
En mai dernier, le ministre équato-guinéen des Affaires étrangères Simeon Oyono Esono Angue s’est rendu à Moscou pour rencontrer Sergueï Lavrov, qui a confirmé la volonté de la Russie de poursuivre sa coopération militaro-technique avec Malabo. Dans ce contexte, Africanews évoque bien « une stabilisation stratégique du régime plutôt qu’une modernisation de la défense nationale ».
Si la présence géographique s’est accrue, les résultats opérationnels restent, eux, peu concluants. Thierry Vircoulon souligne que l’Africa Corps peine à s’imposer. « Ils n’ont toujours pas gagné la guerre au Mali ni au Burkina. Le seul endroit c’est la Centrafrique mais c’était déjà à l’époque de Prigojine. » Au Sahel, l’expert estime que « cette guerre n’est pas gagnée ni gagnable » et que les troupes russes sont tout bonnement « enlisées ».
De l’apogée à la dissolution en Ukraine
Au début de l’invasion russe en Ukraine, le groupe Wagner jouait un rôle central. A la fin de l’année 2022, les Etats-Unis estimaient que les troupes de Prigojine comptaient 50.000 hommes. Des dizaines de milliers sont morts dans le conflit, notamment lors de l’hécatombe de Bakhmout, prise en mai 2023, et dont les pertes pourraient s’élever à 30.000 côté russe. Après la mutinerie de juin 2023, le groupe Wagner a pratiquement disparu du front ukrainien. Deux semaines après la rébellion, le Pentagone estimait déjà que ces mercenaires ne combattaient plus « de manière significative » en Ukraine.
Thierry Vircoulon rappelle qu’après la mutinerie, les hommes de Wagner ont eu le choix entre « signer des contrats avec le ministère de la Défense ou ces autres entités paramilitaires, ou dégager ». Conscients de la dangerosité de ce front, où un soldat russe vit en moyenne 20 à 30 minutes selon le directeur de la CIA, peu sont retournés au combat sur ce théâtre d’opérations. Selon Ilya Yevlash, alors chef du service de presse du groupe de troupes de l’Est des forces armées ukrainiennes, sur les 8.000 hommes de Wagner répertoriés un temps en Biélorussie, seuls environ 500 d’entre eux ont signé un contrat pour se redéployer en Ukraine.
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