Dans les mains transpirantes de milliers de footeux collés à leur écran, versée par centaines de litres sur les tablées d’un Oktoberfest en Allemagne, commandée par un grand tatoué accoudé au bar… Dans l’imaginaire collectif la bière s’engloutit sans pression. Récemment au cœur d’un débat lors du lancement de la brasserie du militant d’extrême droite, Erik Tegnér, la boisson alcoolisée a pourtant prouvé qu’elle était bien plus politique qu’elle n’en a l’air.
« Quand on pose la question de savoir si la bière est politique, on vous répond qu’on ne peut plus rien boire sans être tranquille », lance Anaïs Lecoq journaliste indépendante et autrice du Guide des bières féministes, queer et décoloniales (Editions Nouriturfu, 2026). « Pourtant, lorsqu’il décide de commander une bière artisanale ou une bière industrielle, le consommateur fait déjà un choix politique », insiste la spécialiste du domaine brassicole.
Des femmes déclassées
De la parfois très « bobo » IPA à la « boisson de clodo » estampillée « 8.6 », la bière est un produit qui rassemble, certes, mais qui met également en évidence les fractures sociales. Déconsidérée par les classes aisées, instrumentalisée par des partis conservateurs, moquée lorsqu’elle est choisie par une femme… « Il demeure un jugement de valeur très fort sur la bière et ses consommateurs », estime Anaïs Lecoq.
« Quand on s’intéresse à l’histoire de la bière, on observe que dans le monde, nous avons des façons très différentes de voir le produit et de le consommer », poursuit-elle. Historiquement, les premières traces du fameux breuvage ont été trouvées en Mésopotamie (Irak et Syrie actuels), « bien loin de l’image que nous avons de la bière en Europe », pointe l’autrice.
Des années durant, « ce sont les femmes » qui ont brassé le malt et le houblon partout dans le monde. « Quand les classes plus aisées ont commencé à s’intéresser au produit, la bière a gagné en image, et son prix a augmenté, retrace la journaliste, à partir de ce moment la société a estimé que ce n’était plus à elles de la produire. » Les femmes ont alors été relayées à des postes de conditionnement « ou au service ».
Un passé colonial en Afrique
Sur le continent africain, la boisson, initialement consommée dans le cadre de célébrations et dans l’objectif de « regrouper les communautés », a de son côté été revisitée à la sauce coloniale. Anaïs Lecoq illustre ce propos à travers un exemple criant : « En Afrique du Sud, les colons ont instauré dès 1908, la Native Beer Act. » Cette loi visait, pendant près d’un siècle, à « interdire aux femmes de brasser les bières traditionnelles ». Dans la foulée, les Européens installés dans le pays « ont mis en place des beerhall, lieux où se consommait uniquement la bière importée d’Europe et où l’on interdisait la présence des femmes et des hommes noirs », détaille l’experte.
Un passé colonial qui se ressent encore à la moindre gorgée. En Namibie, « la plupart des brasseries sont toujours tenues pas des descendants européens. Sur place, il y a de grandes chances pour que l’on vous serve uniquement de la bière allemande », ajoute l’autrice.
Instrumentalisée par l’extrême droite ?
Consommé massivement et considéré comme « populaire », le produit ne manque pas de tomber aujourd’hui dans les mains de la droite et de l’extrême droite. En mai dernier, plusieurs dizaines de militants se sont mobilisés contre l’ouverture de la brasserie Kerfave dans le Morbihan. Cofondé par le patron du magazine d’extrême droite Frontières, Erik Tegnér, l’établissement a été inauguré au son du biniou et dans l’odeur des galettes saucisses mais a rapidement été accusé de vanter les mérites d’un produit artisanal et local sous couvert de devenir un futur lieu de propagande.
Trois ans auparavant, c’est la canette américaine Bud Light qui s’était retrouvée au cœur des polémiques après la décision de la marque de collaborer avec l’artiste et influenceuse transgenre Dylan Mulvaney. « S’en est suivi un déferlement de haine transphobe, se souvient Anaïs Lecoq. Les supporters de Donald Trump sont allés en magasins pour détruire les bières Bud Light et se filmer en train de tirer dans les canettes. » Les ventes de la marque, qui cible initialement un public conservateur blanc, avaient drastiquement baissé. « En réponse, une marque de bière avait été lancée par les détracteurs de la Bud Light, l’Ultra Right Beer, raconte la journaliste, l’objectif était clair : imposer la volonté d’une bière hétéro blanche et masculine. »
Derrière ces actualités, « aucun amour du produit », soutient la jeune femme « mais la volonté de transmettre des idées racistes, antiféministes et antiLGBT ». De quoi remettre en question notre prochaine commande au bar.
La source de cet article se trouve sur ce site

