Antisémitisme: la philosophe tire le signal d’alarme

POINT DE VUE. « Un climat de chasse aux juifs »

La philosophe Perrine Simon-Nahum tire le signal d’alarme alors que les incidents se multiplient où l’on voit des personnalités juives chassées de l’espace publique, y compris à l’université. «Il est incompréhensible que pas une protestation ne se fasse entendre dans les rangs de ceux qui prétendent se lever chaque fois que le pouvoir porte atteinte à la culture».

Ouest-France Perrine Simon-Nahum (*).

« Fils d’un militant antinazi mort en 1944 sous les coups des fascistes, l’historien italien Carlo Ginzburg qui vient de disparaître a fait de l’expérience de la persécution le cœur d’une nouvelle méthode historique. La micro-histoire se fonde sur l’idée que les histoires individuelles les plus banales nous renseignent sur des phénomènes sociaux plus profonds. Qu’il s’intéresse au meunier du Frioul ou au Sabbat des sorcières, il faut partir, dit-il, du plus futile, du plus anecdotique pour recomposer un tableau général. Il applique la même démarche à la persécution des juifs dont il montre la continuité à travers les âges. Le « paradigme indiciaire » qu’il définit apparaît particulièrement pertinent aujourd’hui. Il doit nous permettre d’ouvrir les yeux sur l’ensemble des événements qui pourraient paraître secondaires et constituent, au-delà d’une collection de faits particulièrement inquiétants, un climat général de chasse aux juifs.

Que constate-t-on en effet en France depuis le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 ? Non seulement la libération de la parole autorisée sous la tutelle d’un parti politique, la France Insoumise, qui qualifie les terroristes de résistants et dont le leader ne cache plus des sentiments antisémites mis au service d’un électoralisme censé cibler des électeurs qu’il pense y être sensibles mais, – ce qui doit nous alerter plus encore —, la multiplication des passages à l’acte.

Les juifs ne sont plus seulement des objets d’opprobre au prétexte d’une identification à la politique menée par le gouvernement israélien. Le prétexte a depuis longtemps fait long feu qui autorisait à confondre les juifs et les Israéliens. Penserait-on à condamner les orthodoxes au prétexte que Poutine a envahi l’Ukraine ? Ostracise-t-on les Américains au vu de la politique menée par le Président Trump ? Au nom de quoi les juifs souffrent-ils d’un régime d’exception ? Sinon parce que cela révèle un fond antisémite qui n’a jamais disparu : le fait qu’ils n’aient jamais été complètement considérés comme des Français comme les autres.

Il semble désormais admis, voire légitime, de les exclure de la vie citoyenne, de les pourchasser. De quoi s’agit-il d’autre lorsqu’on les exclut des festivals artistiques, lorsque des militants LFIstes empêchent une artiste de se produire parce qu’elle est juive et donc condamnable à ce titre ? Lorsque des étudiants ostracisent leurs condisciples sur les campus et demandent l’annulation des partenariats avec l’État d’Israël ? Ce qui prouve, au mieux, leur méconnaissance de la scène politique israélienne – où les opposants au gouvernement Netanyahou se trouvent dans les universités —, ou leur bêtise. Comment comprendre qu’on s’en prenne à la diffusion du savoir sauf à le tenir pour négligeable soi-même ?

La chasse aux juifs atteint désormais ceux qui refusent de les anathémiser tout en adoptant une posture parfois critique à l’égard de la politique israélienne. Il faut saluer leur courage. Chasse aux juifs, chasse aux Justes. Nos sociétés auraient tort de fermer les yeux : il est incompréhensible que pas une protestation ne se fasse entendre dans les rangs de ceux qui prétendent se lever chaque fois que le pouvoir porte atteinte à la culture.

L’ultime leçon que nous donne Carlo Ginzburg est qu’on ne peut étudier les persécutés sans s’intéresser à leurs persécuteurs. Il met en lumière la relation qui existe entre eux, la manière dont les fantasmes de l’Inquisition ont forgé après-coup l’identité du soi-disant groupe des sorciers Benandanti. Prenons-y garde. Ginzburg bâtit son œuvre sur le souvenir des atrocités nazies. Comme le rappelait le linguiste E. Benveniste, l’un des mots latins pour « témoin » est superstes : le survivant. »

JForum.fr avec www.ouest-france.fr
Perrine Simon-Nahum, historienne, philosophe. | HANNAH ASSOULINE – EDITIONS DE L’OBSERVATOIRE

La rédaction de JForum, retirera d’office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

La source de cet article se trouve sur ce site

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

PARTAGER:

spot_imgspot_img
spot_imgspot_img