En ce mois d’avril 1560, Arnaud du Tilh jubile, persuadé d’avoir sauvé sa tête d’une pendaison certaine. Dupé par cet imposteur de vol qui fait croire tous qu’il est un notable répondant au nom de Martin Guerre, la cour d’appel du Parlement de Toulouse s’apprête à l’acquitter des charges « d’imposture et d’usurpation d’identité, d’adultère et de vol ». Arnaud du Tilh récupérerait ainsi pour de bon la femme, la maison et l’héritage du fameux Martin Guerre.
C’est alors qu’un homme clopinant sur une jambe de bois fait irruption dans le prétoire : il se présente comme le vrai Martin Guerre, de retour après douze années à guerroyer loin de son village. Le dupé entend mettre fin à la « prodigieuse » et « mémorable » imposture, selon les termes de Guillaume Le Sueur et Jean de Coras, chroniqueurs judiciaires de l’époque et témoins de ce procès. Ils sortiront de cette affaire deux livres, des « best-sellers » à l’époque. L’imposture a traversé les époques. Si bien que cinq siècles plus tard, il sera adapté au cinéma avec Depardieu dans le rôle-titre.
Le premier fait divers français ?
Parfois présenté comme le premier fait divers français, ce drame se noue en 1539, en Ariège, dans le village d’Artigat. Martin Guerre, 14 ans, est marié à Bertrande de Rols, de deux ans sa cadette, dans le cadre d’un « arrangement » entre familles. Autre époque, autres mœurs. Les premières années de cette vie « conjugale » sont difficiles : l’enfant qui doit sceller cette union tarde à venir, Martin Guerre est moqué pour son « impuissance ». Il faudra attendre huit ans pour qu’un fils naisse.
Mais la situation ne s’améliore pas. En 1548, Martin Guerre, alors âgé de 24 ans, est accusé par son propre père de lui avoir dérobé quelques sacs de grains. Un véritable crime à l’époque. Mais plutôt que de se défendre, le jeune homme disparaît. Du jour au lendemain, il quitte sa femme et leur fils, son village, sa maison. Selon les historiens, l’homme serait parti combattre pour le compte de l’Espagne, alors opposé au Royaume de France. Mais à l’époque, ses proches l’ignorent.
« Elle resta circonspecte »
Les années passent et Martin Guerre devient un souvenir. Jusqu’à l’été 1556. Dans une auberge voisine d’Artigat, un homme se présentant comme Martin Guerre, demande des nouvelles de sa famille. « La nouvelle se diffuse et ses quatre sœurs se précipitent à l’auberge avant de prévenir Bertrande », relate dans un ouvrage de référence Le Retour de Martin Guerre, l’historienne Natalie Zemon Davis, décédée en 2023. Et de préciser : « Lorsque Bertrande le vu, elle resta circonspecte jusqu’à ce Martin lui parle avec affection, lui rappelant des choses qu’ils avaient faites ensemble et des conversations qu’ils avaient eues. »
D’autres membres de sa famille sont suspicieux mais les détails et les souvenirs livrés par l’homme qu’ils ont face à eux les convainquent. Il connaît le contenu du coffre du grenier, sait les prénoms des voisins et de leurs enfants. Dans un monde sans photographie, sans papier d’identité, la mémoire plus que le visage fait l’identité – les livrets ouvriers, premiers papiers officiels, n’apparaissent qu’en 1803. Martin Guerre regagne la confiance et le lit de Bertrande avec qui il a deux autres filles. « Ils étaient considérés comme un couple respectable », écrit l’historienne.
Bertrande a-t-elle été dupe ?
Bertrande a-t-elle été dupe ? Dans cette affaire, son rôle interroge. Pour le chroniqueur judiciaire de l’époque, Guillaume Le Sueur, « le pseudo-Martin vivait avec Bertrande paisiblement, sans conflit et il se conduisait si admirablement avec elle que personne ne pouvait soupçonner la tromperie. » Toutefois, peut-on imaginer que dans l’intimité, cette femme n’ait pas eu de doute ? Nathalie Zamon estime que la femme de Martin Guerre a pu passer un accord tacite ou non avec Arnaud du Tilh pour l’aider à devenir « son vrai mari ». Ici, demeure l’un des mystères de cette affaire : les deux hommes, qui se ressemblaient, se sont-ils connus ? Ont-ils été compagnon de guerre et échangé des souvenirs que l’usurpateur a retenu ?
Mais Martin Guerre n’est pas seulement un mari, un villageois et un fermier, il est également un héritier depuis le décès de son père, originaire du Pays Basque. Et sur place, les doutes se font beaucoup plus pressants : il ne sait plus parler la langue basque, a oublié ses passions d’enfance, se tient différemment à table… Lorsque les premières suspicions se firent prégnantes, Bertrande est catégorique : « Il est mon mari, Martin Guerre, sinon quelque diable. Je le connais bien. Je tuerai quiconque prétendrait le contraire », rapporte le chroniqueur judiciaire de l’époque.
Plainte et procès
Malgré tout, l’oncle de Martin Guerre ne peut s’y résoudre : l’homme face à lui n’est pas son neveu. Il lui réclame avec insistance l’héritage de son père et a commencé à vendre – avec un certain succès – les biens familiaux. L’oncle se décide à porter plainte et collecte de nombreux témoignages. Ainsi, le bottier du village indiquait n’avoir jamais vu de sa vie des pieds rétrécir. Un soldat de passage à Artigat annonçait avoir vu Martin Guerre il y a deux ans en Flandre, où il a perdu une jambe.
Le procès s’ouvre à Rieux, au début de l’année 1560. Près de 150 témoins sont appelés : 45 soutiennent que l’homme jugé est Arnaud du Tilh, 60 refusent de se prononcer et une trentaine l’identifie formellement comme Martin Guerre. Bertrande joue une partition délicate : reconnaître l’imposture l’expose au délit d’adultère. Les juges condamnent l’imposteur à mort par décapitation mais le prisonnier fait appel.
Peine de mort
Le deuxième acte se déroula quelques mois plus tard. Et cette fois, le procès prend une tournure plus favorable : face au doute persistant, au soutien des sœurs de Martin Guerre et à la vie « vertueuse et honorable » de Bertrande, la cour d’appel penche pour l’acquittement. Jusqu’à l’arrivée tonitruante du vrai Martin Guerre. Arnaud du Tilh est condamné et pendu quatre jours plus tard. Il demande à son successeur de traiter avec attention Bertrande.
Les juges se montrent plus cléments vis-à-vis de cette dernière : ils l’acquittent du crime d’adultère et les enfants nés de cette union sont régularisés. Quant au vrai Martin Guerre, les magistrats décident de fermer les yeux sur son engagement dans l’armée espagnole. Autrement, il aurait fallu l’exécuter. En revanche, les chercheurs ont assez peu d’éléments sur la manière dont Bertrande et son mari ont repris leur vie par la suite.
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