Par orgueil la France boude les « Shahed » européens

La start-up Helsing veut équiper les armées de l’Union européenne de drones souverains dopés à l’IA. « Le Point » est le premier média français à avoir eu l’autorisation d’y accéder.

« Vooooosch » : la vidéo diffusée le 29 juillet par l’armée ukrainienne montre le tir d’un drone HX-2 de Helsing, puis dévoile des images de frappes sur des cibles, tout en saluant la précision qu’a cette munition rôdeuse grâce à l’IA.

La licorne européenne de défense enchaîne les levées de fonds – la dernière en date, 1,8 milliard de dollars en juillet, a fait grimper la valorisation totale à 18 milliards – et nous avons voulu savoir ce qui se cache sous le capot.

Secret défense

Ni une ni deux, nous montons dans un train, direction le sud de l’Allemagne. Un van noir nous attend près de la gare ; la destination ne nous est pas communiquée. Un peu plus tard, nous arrivons devant un bâtiment que nous n’avons pas l’autorisation de décrire. À l’intérieur, comme dans les lieux les plus sensibles des armées, les portes sont marquées avec des codes numériques et non par des noms de personnes ou de services, pour compliquer la tâche à d’éventuels espions.

Le Point est le premier média français à avoir eu le droit de visiter l’usine de drones de Helsing. Ici, la start-up produit les munitions rôdeuses HX-2, sortes de « supers-Shahed » dopés à l’IA.

Dans une grande salle, un slogan domine quatre lignes d’assemblage : « Protéger nos démocraties ». Le même qui avait intrigué, en 2025, les visiteurs du Salon du Bourget, à Paris.

Sur les paillasses high-tech s’affairent une dizaine d’ouvriers. Chaque élément est suivi : « Je peux dire quelle vis a été utilisée pour tel ou tel drone, mais aussi quel tournevis a servi à la visser. Ainsi, si l’on se rend compte qu’un lot de pièces ou qu’un outil est défectueux, nous pouvons rappeler uniquement les drones concernés », se félicite Michael Schwekutsch, vice-président de Helsing en charge des produits physiques.

Des mini-usines dans des camions

Dans la zone de stockage, 400 grandes boîtes sont empilées sur plusieurs mètres de hauteur. Ces drones sont destinés à l’Ukraine. Michael Schwekutsch nous interpelle : « Je veux vous prouver qu’elles sont toutes pleines : choisissez une boîte et nous l’ouvrirons ensemble. » Nous en désignons une, un peu en hauteur, sur notre gauche. La mallette est transportable par un seul soldat, comme l’ont demandé les acheteurs ukrainiens, et le déballage se fait en quelques instants.

Potentiellement exposée à une frappe adverse en cas de guerre, l’usine principale peut être remplacée par des dizaines de mini-usines. Celles-ci tiennent dans deux conteneurs standards de camion et peuvent être projetées en quelques heures aux quatre coins du continent européen, devenant ainsi beaucoup plus difficiles à détruire. Mieux encore : la formation du personnel est rapide. « Un ouvrier non qualifié peut être opérationnel après une seule journée d’initiation », se félicite Michael Schwekutsch.

« L’outil de production fait partie intégrante du système de combat », plaide Antoine de Braquilanges, directeur général de Helsing France, passé par le géant américain de l’intelligence artificielle de défense, Palantir. « L’idée n’est plus de produire pour stocker, mais de produire au bon moment, en intégrant les dernières évolutions logicielles et matérielles », ajoute-t-il.

La France boude

Si elle est soutenue par l’Allemagne, qui a passé commande de 4 300 drones HX-2 pour plus de 250 millions d’euros, la licorne européenne fondée en 2021 et qui rassemble des anciens de Google, Apple, Meta, Palantir ou Tesla rencontre des difficultés en France.

Sa politique tarifaire premium fâche, avec des HX-2 coûtant entre 30 000 et 60 000 euros, soit 2 à 10 fois plus cher que les Shahed, selon les versions comparées. « Nos drones embarquent une IA de pointe capable d’identifier les cibles et de les frapper de manière autonome après l’autorisation d’un humain », plaide-t-on chez Helsing, en précisant que « la navigation est fondée sur le suivi de terrain, elle n’est donc pas dépendante du GPS, et durant la phase finale de l’attaque le moteur peut être coupé : le drone plane alors en silence, difficilement détectable ».

À Paris, ce sont aussi les origines allemandes de Helsing qui coincent : à l’Élysée comme à Bercy, on ne jure que par la souveraineté européenne… tant qu’elle est française.

« L’intelligence artificielle de Helsing est développée en France par plus de 100 ingénieurs », rappelle Antoine de Braquilanges. La présence, au conseil d’administration, du général Denis Mercier, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et ex-commandant suprême allié pour la transformation de l’Otan, n’a, semble-t-il, pas suffi à dénouer la situation.

Du côté des militaires français, on reste prudent : « Les premières missions du HX-2 en Ukraine n’ont pas été très concluantes, ils ont une importante marge de progression, surtout à ce prix », glisse un général de l’armée de terre familier du dossier.

Helsing poursuit ses tests en conditions réelles, avec plus de 600 HX-2 détruits pour perfectionner le drone et le logiciel embarqué. En juin, lors de l’exercice Flytrap de l’US Army en Lituanie, 15 des 17 HX-2 ont touché leur cible. Et, le 29 juillet, l’Agence européenne de défense (AED) a annoncé que Helsing faisait partie des cinq finalistes – sur 140 candidats – qui pourront participer à la campagne d’expérimentation opérationnelle des munitions rôdeuses EU OPEX26, organisée à l’automne, au Portugal. De quoi progresser par l’échec, comme toujours avec l’intelligence artificielle.

Le Point

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