Guerre en Ukraine : « J’envisage de m’installer au Kazakhstan »… Les Russes redoutent une nouvelle mobilisation

«J’envisage de m’installer au Kazakhstan », confie Igor*. Le quinquagénaire vit en Russie, dans le district fédéral de l’Oural. Et comme nombre de ses compatriotes, la perspective d’une nouvelle mobilisation à l’automne l’inquiète. Car les signaux sont bien là. Lundi dernier, le président russe Vladimir Poutine a signé un décret gonflant les effectifs des forces armées de 25.000 personnes.

La veille, lors d’un discours pour la journée de la Marine, il avait longuement insisté sur le soutien « sans faille » du peuple russe à « l’opération spéciale » en Ukraine, avant de mettre en scène une rencontre « fortuite » avec un homme désireux de signer un contrat de mobilisation. La semaine dernière, Volodymyr Zelensky a affirmé que, selon le renseignement ukrainien, le Kremlin envisagerait de mobiliser entre 300.000 et 500.000 personnes.

Une armée en quête de sang neuf

« Ce n’est pas encore officiel, mais cette mobilisation est très probable, car préparée depuis plusieurs mois. En Russie, beaucoup de gens reçoivent des convocations pour se rendre dans les bureaux de recrutement. Une fois que vous avez reçu ce papier, vous ne pouvez plus quitter le pays », explique l’historienne et journaliste Galia Ackerman. Depuis l’invasion de l’Ukraine, le pouvoir russe a progressivement aggravé les sanctions contre ceux qui refuseraient de répondre à l’appel. « Si l’appelé ne se présente pas, il devient un « citoyen fantôme » et n’a plus accès à rien : il ne peut plus conduire, faire de transaction immobilière ou encore accéder aux services de l’Etat », décrit Galia Ackerman.

Car la Russie commence à éprouver des difficultés de recrutement. A Moscou, des bureaux de recrutement ont été installés dans chaque station de métro, rapporte Priya, une jeune Sud-Asiatique émigrée en Russie. Mais dans la capitale, personne ne s’y arrête jamais, ajoute-t-elle. Au premier trimestre 2026, la Russie a accusé une baisse de 20 % dans ses nouveaux contrats par rapport à l’année dernière et ce, malgré des primes relevées.

Ainsi, de décembre 2025 à avril 2026, 148.400 volontaires ont été recrutés, tandis que les pertes dues aux morts et aux blessés durant la même période s’élevaient à 156.700. Un dangereux déficit pour l’armée russe. Le système « s’est déjà en grande partie essoufflé », réagit Galia Ackerman :

« Pour beaucoup, les compensations promises en cas de morts ou de blessures n’ont jamais été payées. Et on sait maintenant aussi dans la société russe que les soldats sont traités de façon inhumaine. »

Moins de prisonniers, plus de disparus

Pour éviter une mobilisation impopulaire comme à l’automne 2022, le pouvoir s’était aussi appuyé sur son vivier carcéral. Mais la Russie comptait seulement 308.000 détenus en mars dernier contre environ 466.000 avant l’invasion de l’Ukraine, selon le Moscow Times. « Maintenant, les détenus savent qu’il est probablement mieux de purger leur peine que d’aller à une mort certaine », commente la spécialiste du monde russe.

De plus en plus de Russes sont touchés par les frappes ukrainiennes ou endeuillés par la mort d’un proche au combat. « Mon mécanicien avait un fils de 22 ans. Il a abandonné ses études universitaires, signé un contrat. Il s’est rendu sur le front et y a trouvé une mort instantanée », raconte Igor, horrifié. Le jeune homme a été signalé comme étant « porté disparu », comme des dizaines de milliers de soldats qui sont « enterrés à la va-vite sur le champ de bataille et déclarés disparus ni vu ni connu pour éviter la compensation financière », analyse Galia Ackerman.

Fuir les calculs du Kremlin

Selon l’Institute for the Study of War, la Russie aurait perdu 1,4 million d’hommes depuis le début du conflit (morts, blessés et disparus confondus), dont 30.000 par mois sur le premier semestre 2026. Face à ces lugubres informations, les Russes redoutent une nouvelle mobilisation. En mai 2026, moins de 738.000 recherches sur le moteur de recherche russe Yandex ont été faites sur la mobilisation contre 3,427 millions en juillet 2026. Certes, chaque année à l’été, les Russes s’inquiètent d’une mobilisation automnale, comme en 2022. Toutefois, les recherches de juillet 2026 sont plus de deux fois plus nombreuses qu’à l’été 2024 et, même, quatre fois plus nombreuses qu’à l’été 2025.

Igor sait qu’il est « difficile d’obtenir un permis de résidence permanente, même au Kazakhstan » et espère encore que « les choses peuvent s’améliorer en Russie ». Il reste prévoyant. Depuis le début de la guerre, il a ouvert un compte bancaire, acheté une carte SIM et créé un numéro fiscal à son nom dans ce pays frontalier de la Russie.

Nos papiers sur la guerre en Ukraine

Environ un million de Russes ont quitté le pays en 2022, après le déclenchement de la guerre en Ukraine et la première mobilisation. Près de la moitié est ensuite revenue dans le pays. Face au risque d’exode mais aussi de gronde, une chose est sûre : « ce sera au plus tôt en octobre » après les législatives russes, affirme Galia Ackerman. Car, même s’il n’existe que des différences de façade entre les partis d’opposition et celui du président, Russie Unie, ce dernier vivrait un « échec visible du régime » en cas de mauvais résultat.

* Les prénoms ont été changés pour garantir l’anonymat.

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