De notre envoyé spécial à Los Angeles,
Ici bat le cœur de l’opposition iranienne en exil. Il est tout juste 19 heures dans ce quartier cossu de la banlieue de Los Angeles, niché au pied des montagnes de Santa Susana, où le calme ambiant contraste avec le grondement incessant de la circulation qui imprègne le quotidien des Angelinos. Les oiseaux chantent, les enfants jouent dans les jardins entretenus avec soin et quelques gros matous se dorent le pelage en profitant des derniers rayons du soleil. Mais dans l’une des ses maisons-américaines-comme-dans les-films, au 13.789 d’une rue dont le nom nous échappe, c’est l’effervescence.
A 24 heures du premier match de la sélection iranienne contre la Nouvelle-Zélande, ils sont une trentaine d’exilés iraniens et iraniennes à s’activer dans tous les sens. Tandis que les hommes débarquent de leurs gros SUV les énormes cartons remplis des quelque 10.000 t-shirts que porteront les supporters au stade lundi soir, les femmes font place nette dans le salon pour ce qui va devenir l’espace de quelques heures le QG opérationnel de la préparation du match.
Gourmandises, drapeaux et résistance au régime iranien
Sur une table basse, des pâtisseries du pays à faire saliver les babines ont été installées pour régaler les convives mais à part deux ou trois gourmands (nous compris), la plupart des invités d’Assal Pahlevan sont bien trop occupés pour y prêter une quelconque attention. La maîtresse des lieux n’est pas n’importe qui. Assal est une journaliste et militante humanitaire, figure de proue de l’opposition à la République Islamique Iranienne qui résiste encore et toujours aux attaques conjuguées des Etats-Unis et d’Israël.
Cela fait 24 ans années qu’elle a migré à Los Angeles, après avoir déjà passé dix ans de sa vie en exil, à Paris, où sa famille a trouvé refuge au lendemain de la prise du pouvoir par l’Ayatollah Khomeyni en 1979. Son père – car c’est en fait chez lui que nous sommes – est un intellectuel et écrivain iranien qui a goûté aux geôles politiques avant de parvenir à quitter le pays, grâce au soutien efficace de l’ambassade de France à Téhéran.
« « Je suis devenue la femme engagée que je suis aujourd’hui le jour où deux policiers sont venus arrêter mon père. J’avais 12 ans. Je me suis dressée devant eux pour les empêcher de l’emmener. L’un d’eux m’a assuré que tout allait bien se passer, que ce n’était qu’une formalité et qu’il rentrerait bientôt. C’était un mensonge. Depuis, je me suis juré de consacrer ma vie à combattre le régime islamique. Ce jour-là a changé ma vie pour toujours. » »
45 ans plus tard, aujourd’hui âgé 89 ans, Abbas a gagné le droit de ne pas mettre la main à la pâte. Dans son large fauteuil en cuir marron, canne à la main, il regarde le match Haïti-Ecosse comme si de rien n’était malgré l’immense enceinte JBL qui crache des chants révolutionnaires iraniens appelant à la chute du régime islamiste. A la pause, il finit par rejoindre son bureau à l’écart du vacarme, livre et stylo à la main et claquettes Fila aux pieds.
Des exilés confiants dans la chute prochaine du régime
Vous l’aurez compris, ici aucun sympathisant du pouvoir en place n’est le bienvenu. Dès notre arrivée, on est gentiment invité à faire sauter la chemise pour se parer du tee-shirt vert, blanc et rouge sur lequel trône en majesté un lion brandissant un sabre, le shamshir, et derrière lequel brille le soleil synonyme de « gloire et de lumière », dixit Assal. Toutes et tous ont fui l’Iran pour ne pas subir la loi d’un régime qu’ils abhorrent et rêvent de voir tomber. « C’est pour bientôt, très bientôt », nous glisse Foad Pashaie, jolie moustache grise en étendard, le visage éclairé d’un sourire qui ne le quitte jamais et le regard pétillant de malice. Et d’espoir, donc.
Secrétaire général du CPI, le Constitutionalist Party of Iran, qui prône l’instauration d’une monarchie constitutionnelle et le retour au pouvoir des Pahlavi au pays des poètes et des roses, il prend un moment pour nous parler à l’écart. « Bien sûr que j’ai de l’espoir, j’en ai toujours eu. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que la fin de ce cauchemar arrive un jour. Et aujourd’hui plus que jamais, je suis persuadé que c’est pour bientôt. On est tout proche de faire tomber le régime et d’instaurer la démocratie et la liberté en Iran. »
Alors que la nuit tombe sur Los Angeles et que les moustiques nous sucent le sang jusqu’à la dernière goutte, on comprend peu à peu que cette joyeuse troupe ne prépare pas tant les festivités pour le match de l’Iran que la manifestation géante organisée en amont. Ici un atelier « découpage de tuyaux de plastique » qui serviront de porte-drapeaux, là un « atelier perceuse » pour fixer les bannières.
Une logistique millimétrée
Sur la table de la salle à manger, une femme d’une quarantaine d’années déplie une carte du stade de Los Angeles comme un général son plan d’attaque sous une tente à l’aube d’une bataille décisive. « On sera plus de dix mille et c’est à nous de gérer le placement de chaque groupe », dit-elle en levant une seconde à peine les yeux de la carte.
Des dizaines et des dizaines de cars remplis de « supporteurs » sont attendues lundi matin aux abords d’Inglewood. Il faut dire que Los Angeles abrite une importante communauté iranienne, la plus grande communauté iranienne en exil pour être très précis, au point que la ville des Anges est aussi baptisée « Téhérangeles ». Au total, ils sont plus d’un million éparpillé sur tout le territoire californien. Ça risque donc fort de parler et de chanter en farsi lundi soir. On dit « chanter » et non « encourager ». La nuance a son importance.
« C’est l’équipe du régime »
Il y a encore quelques mois, au plus fort de la répression sanglante menée par le régime iranien contre le mouvement de contestation populaire, une question demeurait : comment la sélection nationale était-elle perçue par la population en exil ? Désormais, nous avons la réponse.
Autre figure de l’opposition iranienne à Los Angeles, Aresh Razei ne transige pas : « Lundi, c’est l’équipe du régime qui sera sur le terrain. La plupart des joueurs suivent et croient en l’idéologie de la République Islamique d’Iran. Voilà pourquoi cette équipe n’est pas la bienvenue à Los Angeles. Et c’est aussi la raison pour laquelle nous seront plusieurs milliers à nous rassembler avant le match pour répéter encore et encore qu’on ne veut plus de ce régime islamique. »
Et en cas de but iranien contre les Néo-Zélandais ? « C’est compliqué, admet-il. On aime profondément l’Iran mais, s’ils marquent, il faudra réussir à rester silencieux. » Les faits lui donnent raison. Ce n’est un secret pour personne que le régime iranien a la main sur la sélection et la mise à l’écart de Sardar Azmoun pour ce Mondial, l’un des meilleurs attaquants de l’histoire de la sélection iranienne (57 buts en 91 sélections), en est la preuve la plus irréfutable.
Pas de soutien mais pas non plus d’animosité
Accusé de « déloyauté » envers le régime à la suite de publications sur les réseaux sociaux dans laquelle il exprimait son soutien aux manifestants lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022, celui-ci est devenu une sorte de martyr aux yeux de l’opposition. Reste que si certains joueurs ont affiché un soutien au régime dans les mois précédant la Coupe du monde, il faut se montrer prudent quant à la signification réelle de ces marques de déférence.
Comme nous l’expliquions à l’époque, il est parfois difficile de distinguer le soutien idéologique sincère de celui affiché par peur des représailles et de la crainte de se voir privé du rêve de participer à une Coupe du monde de football. Assal Pahlevan le sait parfaitement, elle qui précise que la consigne a été donnée de ne « pas se montrer hostiles aux joueurs pendant le match ». Et celle-ci de conclure, ferme et intransigeante : « On ne les encouragera pas non plus. Ce que l’on veut, c’est être présent au stade et faire entendre notre voix. Celle d’un peuple qui réclame une liberté à laquelle chaque être humain à le droit. »
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