La Coupe du monde dans l’ombre de la guerre
Quand les jeux continuent et que le monde est en feu.
Sagiv Steinberg
Il existe deux clichés bien connus dans le monde du football. Le premier est qu’un match dure 90 minutes et que, finalement, l’Allemagne gagne toujours. Le second est que les guerres n’éclatent pas pendant la Coupe du monde.
L’histoire raconte une tout autre histoire.
Cette affirmation rappelle l’optimisme global du journaliste Thomas L. Friedman, qui soutenait à la fin des années 1990 que dans un monde où les pays posséderaient des restaurants McDonald’s, la probabilité d’une guerre entre eux deviendrait de plus en plus faible. Sa « théorie des arches dorées » est devenue un symbole de son époque : économies partagées, expansion des classes moyennes, société de consommation mondiale, hamburgers et, en théorie, paix dans le monde.
Mais comme beaucoup de théories élégantes, elle s’est brisée au contact de la réalité.
L’exemple le plus frappant est celui de la Russie et de l’Ukraine : deux pays qui comptaient autrefois des centaines de restaurants McDonald’s et qui sont devenus le champ de bataille d’une guerre à grande échelle en 2022, après un conflit qui avait déjà débuté en 2014. Cette théorie avait déjà été mise à mal plus tôt, lors de la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999 et de la guerre russo-géorgienne en 2008. L’économie et la mondialisation n’ont pas mis fin à la guerre ; elles lui ont simplement donné un contexte commun.
La Coupe du monde ne fait pas exception.
Le 22 juin 1986, au stade Azteca de Mexico, 114 800 spectateurs ont assisté à un match qui a pris une dimension bien plus importante que celle d’une simple rencontre de football. L’Argentine affrontait l’Angleterre, quatre ans seulement après la guerre des Malouines, qui avait coûté la vie à 649 Argentins et 255 Britanniques.
À la 51e minute, Diego Maradona marqua de la main ce qui allait devenir le « but de la main de Dieu ». Quatre minutes plus tard, il parcourut près de 60 mètres, dribbla cinq joueurs anglais et inscrivit le « but du siècle ». L’Argentine l’emporta 2-1.
Après le match, Maradona déclara qu’il s’agissait d’une « petite vengeance » pour ce qui avait été fait à l’Argentine pendant la guerre. Aucune autre explication n’était nécessaire. Le message était clair pour tous.
La Coupe du monde de 1998 a offert un moment qui semble aujourd’hui presque irréel. À Lyon, les États-Unis affrontaient l’Iran, dix-huit ans après la crise des otages et après des années d’hostilité, de chants « Mort à l’Amérique » et de références au « Grand Satan ». Les joueurs iraniens se sont avancés vers leurs adversaires américains et leur ont offert des fleurs blanches. Les deux équipes ont posé pour une photo commune. Le président Bill Clinton a alors évoqué un petit pas vers la réconciliation.
L’Iran a gagné 2-1. Après le match, le défenseur américain Jeff Agoos a déclaré : « Nous avons fait plus en 90 minutes que les politiciens en 20 ans. »
C’était émouvant. C’était aussi bref.
Le football est le reflet de ce qui se passe à l’échelle internationale : divisé, tendu, tribal et cruel.
En 2022, au Qatar, les deux équipes se sont de nouveau rencontrées, cette fois-ci dans un contexte de manifestations liées à Mahsa Amini et de répression violente du régime iranien. Les joueurs iraniens ont observé le silence pendant l’hymne national. Les fleurs blanches ont été oubliées. Les États-Unis l’ont emporté 1-0.
Pour les Israéliens, le lien entre le football et la guerre n’est pas un récit lointain. C’est une réalité récurrente.
La Coupe du monde de 1982 a débuté sept jours après l’invasion du Liban par Israël. Nombre d’Israéliens connaissent la scène absurde du film « Finale de la Coupe » (1991), où un soldat de réserve israélien et ses ravisseurs palestiniens se retrouvent au cœur de la Première Guerre du Liban, unis uniquement par leur passion pour la finale de la Coupe du monde de 1982.
Il est difficile d’imaginer une image plus frappante de l’absurdité de la réalité israélienne. Dehors, une guerre fait rage pour des raisons de frontières et de survie. Dehors, devant un écran qui clignote, des ennemis jurés partagent des moments de grâce, d’excitation et de déception lors d’un match de football. Le football devient, l’espace d’un instant, le dernier havre d’humanité dans un monde où l’humanité elle-même s’efface. Le vrai jeu se joue sur le terrain. La guerre, toujours, n’a pas de règles.
En 2014, football et guerre se sont à nouveau croisés. La finale inoubliable entre l’Allemagne et le Brésil s’est déroulée le jour même du lancement de l’« Opération Bordure protectrice », tandis que les sirènes retentissaient en Israël et que des roquettes étaient tirées depuis Gaza.
Les jeux ne mettent pas fin aux guerres.
À l’horizon 2026, la question israélienne se pose avec encore plus d’acuité. Les pressions visant à exclure Israël des instances internationales, notamment du football, ne sont plus marginales. Pour Israël, la participation aux tournois internationaux n’est pas qu’une simple question sportive. Il s’agit de son prestige international, de pressions diplomatiques, de légitimité et de sa capacité à continuer de jouer comme un pays normal dans un monde bouleversé.
Parfois, l’effet du jeu est inverse. Ce n’est pas la guerre qui s’immisce dans le football, mais le football qui déclenche la guerre.
En 1969, le Honduras et le Salvador s’affrontèrent lors des qualifications pour la Coupe du monde de 1970. Les deux pays étaient déjà en proie à de profondes tensions liées à l’immigration, aux questions foncières, à la pauvreté et au nationalisme. Ces matchs mirent le feu aux poudres. La violence dans les tribunes se propagea aux rues, puis aux abords de la frontière. Le 14 juillet 1969, le Salvador envahit le Honduras.
La guerre dura environ 100 heures et fit près de 6 000 morts. L’histoire la retient sous le nom de « Guerre du football ». Difficile d’imaginer un nom plus approprié.
La FIFA aime se présenter comme une force unificatrice, apolitique. L’histoire nous enseigne le contraire. Le football peut susciter de rares moments d’humanité : une fleur blanche, une photo partagée, un sourire entre rivaux, 90 minutes durant lesquelles deux peuples se regardent non pas à travers le prisme des armes, mais à travers le jeu.
Mais dans la plupart des cas, ce n’est pas une échappatoire au monde. C’est un reflet du monde : divisé, tendu, tribal et cruel. Parfois, cela devient même l’étincelle qui met le feu aux poudres.
En 2026, 22 joueurs fouleront la pelouse. La véritable question ne sera pas seulement de savoir qui soulèvera le trophée, mais aussi quelles guerres les accompagneront sur le terrain.
Car dans notre monde, même lorsque la machine est lancée, la guerre ne s’arrête jamais vraiment.
Sagiv Steinberg est directeur de la communication au Centre de Jérusalem pour la sécurité et les affaires étrangères.JForum.fr avec jns
Vue générale de la signalétique de la Coupe du Monde de la FIFA 2026 au Kansas City Stadium à Kansas City, Mississippi, le 8 juin 2026. Photo de Jay Biggerstaff/Getty Images.
La rédaction de JForum, retirera d’office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.
La source de cet article se trouve sur ce site

