« C’est terrible à dire, mais nous sommes habitués » : sous la menace iranienne, l’hôpital Ichilov à Tel-Aviv transféré dans son parking sous-terrain
REPORTAGE – Plus de 900 malades ont été déplacés, pour la troisième fois depuis juin 2025, vers les sous-sols de l’établissement. Entre couveuses, lits médicalisés et rideaux de fortune, l’hôpital civil a retrouvé sa routine de guerre.
Une couveuse émerge de l’ascenseur. En vitesse, deux infirmiers masqués poussent le coffre où dort paisiblement un tout petit nourrisson, né deux mois et demi avant son terme. Quelques mètres derrière, sa mère suit d’un pas rapide le petit cortège. Lourdement, l’incubateur roule vers l’immense parking sous-terrain de l’hôpital. C’est ici, au niveau -2, que les 30 nouveau-nés prématurés de l’hôpital Ichilov de Tel-Aviv sont précautionneusement acheminés, à l’abri des missiles tirés depuis la veille sur Israël.
« C’était l’un des derniers », souffle le Dr Dror Mendel, directeur de l’hôpital pédiatrique, en charge de l’unité de soins intensifs néonatals. « Tous sont relogés en sous-sol, dans un coin du parking où ils seront en sécurité », ajoute-t-il, en suivant le nourrisson, à qui aucun prénom n’a encore été attribué.
Sur les téléphones, une alarme retentit. Un missile iranien s’approche de Tel-Aviv, sans toutefois inquiéter les patients.
Ce matin, la guerre a de nouveau fait irruption dans la vie des Israéliens, après trois mois d’une accalmie relative.
Dimanche soir, les premières salves de missiles iraniens ont déferlé sur le nord du pays. Au total, près de 30 missiles ont visé l’État hébreu, selon l’armée israélienne, sans provoquer ni blessé, ni dégât.
Un juif ultraorthodoxe drapé dans son taleth, un vétéran amputé
« En juin 2025 (lors de la première guerre avec l’Iran), il nous a fallu sept heures pour tout mettre en place. En mars, nous sommes descendus à cinq heures. Ce matin, tout sera prêt en trois heures », se réjouit le Dr Eli Sprecher, qui dirige l’hôpital Ichilov.
Plus de 900 patients doivent être relogés ce matin dans les sous-sols de l’hôpital Ichilov, l’un des plus vastes du pays.
Sur les 1 500 patients, 600 sont rentrés chez eux. L’hôpital ne garde que les plus vulnérables.
Entre les larges piliers de béton, floqués de chiffres « -2 » orange, des dizaines de lits ont déjà remplacé les voitures. Au chevet d’un vieillard, un juif ultraorthodoxe drapé dans son taleth, un châle de prière blanc, ajuste ses téphillins, un boîtier fixé sur le front, selon le rite de la prière juive du matin. Un peu plus loin, un vétéran amputé de la jambe cherche le sommeil.
Dans les profondeurs de l’hôpital, c’est toute la société israélienne qui se retrouve réunie par la guerre.
L’agitation est maîtrisée et, sous les lumières blafardes des néons suspendus aux plafonds, chacun semble savoir quoi faire.
Désormais, ce ne sont plus les épaisses lignes noires des places de stationnement qui organisent l’espace, mais les petits numéros bleus, qui indiquent la position des lits. Déjà des tuyaux ont été tirés du plafond, et de larges boîtes ouvertes dévoilent des alignements de prises électriques.
Dans un coin, une moto rouge semble abandonnée. « On cherche toujours son propriétaire », glisse une employée de l’hôpital.
La situation est très stressante, mais l’organisation est impressionnante
Dalit, une patiente
Entre les patients hagards, Dalit, 55 ans, semble émerveillée par la situation. Elle filme les allées et venues des lits médicalisés, les chariots débordant d’archives ou de matériel médical.
Dalit est arrivée vendredi à Ichilov pour sa 32e opération. Elle est suivie en oncologie pour un cancer diagnostiqué il y a deux ans. « La situation est très stressante, mais l’organisation est impressionnante », dit-elle sur son lit placé entre deux allées du parking.
En moins d’un an, le Dr Eli Sprecher a ordonné trois fois le redéploiement des patients dans le parking. « En juin 2025, c’était la première fois que nous effectuions l’opération depuis que le sous-sol a été aménagé en 2006 », dit-il. « À l’époque, le directeur qui avait lancé ces travaux passait pour un fou », sourit le directeur. Bientôt, les étages supérieurs seront déserts.
Seules resteront les femmes sur le point d’accoucher, transférées dans le bloc opératoire, et les patients de l’unité psychiatrique. « Ces deux départements sont abrités dans des bunkers », explique Eli Sprecher. « On ne peut ni faire accoucher des femmes, ni garder des patients qui souffrent de pathologies psychiatriques dans un parking souterrain », ajoute-t-il.
Entre les patients, des volontaires venues d’une école religieuse voisine installent des rideaux bleus.
Une nouveauté, décidée durant la dernière guerre, pour préserver un peu d’intimité dans un parking sans chambre ni cloison. Dans un coin du parking, sous une borne de chargement de voiture électrique, Helena branche son téléphone à l’une des prises électriques du boîtier fixé au mur.
« On vit un peu les uns sur les autres », sourit-elle, fatiguée. « La proximité augmente le risque d’infection. Tout est ouvert et des patients de départements différents peuvent être installés côte à côte », note un infirmier.
Sur des chariots branlants, des repas en équilibre
Lit après lit, les médecins interrogent les patients et notent soigneusement leur état. Chaque symptôme déclaré ou observé est ensuite intégré dans un outil développé par l’hôpital, qui, grâce à l’intelligence artificielle, identifie les foyers possibles d’infection, et détecte les signes avant-coureurs de troubles cognitifs. Outre les risques accrus d’infections, la promiscuité, conjuguée à l’absence de lumière naturelle et de calme, présente un risque majeur pour la santé des patients les plus âgés. « On s’est rendu compte, en mars dernier, que 25 % de nos patients de plus de 65 ans présentaient des signes de délire : perte de mémoire, de sens de l’orientation, de repères. Certains ne reconnaissent plus leur propre famille », explique le Dr Sprecher.
Deux heures ont passé, et déjà, le deuxième sous-sol de l’hôpital Ichilov est presque rempli par les lits médicalisés descendus les uns après les autres. Sur des chariots branlants, des repas en équilibre embaument les allées encore empreintes du parfum neutre propres aux parkings. Une atmosphère tranquille enveloppe l’endroit, et une routine semble s’installer. « C’est terrible à dire, mais nous sommes habitués », soupire une infirmière.
Devant la large rampe, qui hier encore permettait aux voitures de descendre d’un étage à l’autre, Avi, 62 ans, atteint d’un cancer du côlon, attend que la guerre se termine au-dessus de lui. « La dernière fois, nous sommes restés plus de cinq semaines dans ce parking », soupire-t-il. « Espérons que cette fois-ci la guerre ne dure pas tant. Que la paix revienne, et que moi, je puisse retrouver ma chambre là-haut ! » sourit-il. Lundi après-midi, malgré l’annonce de la fin des tirs par l’Iran, les patients et leurs médecins attendaient les recommandations des autorités pour savoir s’ils pourraient remonter.
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Vue de l’un des parkings souterrains du Centre médical Ichilov, rempli de patients et de membres du personnel hospitalier qui ont été évacués sous terre pendant les échanges de tirs de missiles en cours entre Israël et l’Iran. Albert Lores pour Le Figaro
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Un proche d’un des patients traverse le parking souterrain du Centre médical Ichilov, où environ 800 patients ont été transférés après que l’hôpital a délocalisé ses principales activités sous terre à la suite de la reprise des échanges de missiles entre Israël et l’Iran. Albert Lores pour Le Figaro
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