Militants en prison pour une banderole, blocages pour 1,6 km de route… C’est quoi le projet de la discorde en Ardèche ?

«On ne fait pas l’pont ». Jeudi matin, deux militants se sont suspendus au pont Mistral sur l’autoroute A7, à Valence, dans la Drôme, pendant que six autres déployaient et accrochaient la banderole. Dans le même temps, trois personnes se sont attachées sur la voie ferrée entre Cornas et Saint-Péray, en Ardèche. La raison de ces actions ? Leur opposition à la déviation d’une route à Saint-Péray, un projet vieux de quarante ans, qui fait face à des manifestations régulières ces dernières années.

Mais ce week-end, la mobilisation a pris un autre tournant. Huit personnes ont été interpellées à Valence, cinq ont été placées en détention provisoire, réparties entre les maisons d’arrêt de Corbas-Lyon et de Valence. Lundi après-midi, toutes ont été libérées en comparution immédiate. Elles seront jugées le 6 juillet prochain pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « entrave à la circulation ».

« C’est une décision sans précédent. Jamais de mémoire militant.es, une action de désobéissance civile de cet ordre n’aura été aussi sévèrement réprimée », a réagi le collectif Les Ami.es de la plaine dans un communiqué. Maud Grard, élue Les Écologistes à la région Auvergne-Rhône-Alpes, abonde : « Il y a des personnes qui sont restées trois jours en prison parce qu’elles ont tenu une banderole… Ils ont été traités comme des criminels, ils ont été filmés pendant leur audition. Et la reconnaissance faciale a été utilisée pour tenter de reconnaître l’identité des personnes militantes. C’est du jamais vu ! »

D’où vient ce projet de la discorde ?

Pour comprendre les enjeux de la mobilisation et la répression de ce week-end, il faut revenir à la genèse du projet. La volonté de déviation de Saint-Péray, une commune de 7.600 habitants, est née il y a quarante ans, impulsée par la communauté de communes Rhône Crussol avec l’idée de construire un périphérique autour de l’agglomération de Valence, pour désengorger les communes.

Côté drômois, la demi-boucle est presque achevée. Côté ardéchois, un premier tronçon – la déviation de Guilherand-Granges – a été terminé en 2018. Et la déviation de Saint-Péray est le chaînon suivant.

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« La déviation de Saint-Péray, une route de 1,6 km, censée contourner le centre, est la continuité du projet pour désenclaver et fluidifier le trafic sur les communes », résume Christophe Chantre, maire de Toulaud, président de la communauté de communes Rhône Crussol depuis mi-avril. S’il n’est pas à l’origine du projet, il le soutient complètement, tout comme la « majorité des 35.000 habitants de la communauté de communes », assure-t-il.

D’après la Fédération d’associations de protection de la nature d’Ardèche (Frapna), 60 % des avis déposés étaient défavorables. L’organisme indique également que le projet ne s’arrête pas là. « Un nouveau tronçon devrait permettre de relier cette déviation à la sortie d’autoroute de Valence Nord à Bourg-lès-Valence, avec la construction d’un pont sur le Rhône à l’horizon 2040 », écrit-elle sur son site.

Pourquoi s’opposer pour moins de 2 km de route ?

Des personnes pour le projet se demandent « pourquoi s’opposer pour moins de 2 km de route », pointant que « ce n’est pas l’A69 non plus ». Mais pour les opposants, c’est précisément le cœur du problème. D’après eux, derrière les 1,6 km actuels se cache l’ambition d’artificialiser les sols.

Cette route est « une excuse pour aller détruire les terres agricoles » et faire de « la spéculation immobilière », assure Maud Grard, élue Les Écologistes. « Une route, c’est une brèche pour aller construire autour. Et là, il y a 32 hectares qui vont être construits, pointe-t-elle. La plaine de Saint-Péray, c’est le seul carré vert qui reste autour de Valence. Ça va être une catastrophe en termes de pollution de l’air, de destruction de la biodiversité. » Face à ces critiques, Christophe Chantre assure que des mesures « compensatoires » ont été prises. « On ne peut pas faire n’importe quoi. Quand on s’engage à construire une nouvelle voie, on sait l’impact écologique et derrière, on fait le nécessaire. »

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Au-delà de cet aspect, les collectifs et associations de défense de l’environnement assurent que cette déviation « ne va pas réduire les bouchons ». « Le trafic routier va augmenter, souligne Maud Grard. Et ça nous fait reculer sur les questions de mobilité, alors qu’on aurait aimé avoir des solutions plus respectueuses de l’environnement, comme le train. » L’Ardèche est le seul département à ne pas avoir de trains voyageurs, alors qu’une gare se trouve à « quelques mètres du tracé ». « Il n’y a pas de bus après 19 heures, indique encore l’élue, habitante de Saint-Péray. Aucun effort n’est mis pour des alternatives à la voiture depuis trente ans. »

Le coût de ce projet fait aussi partie des critiques des opposants. Selon ces dernières, il aurait plus que doublé depuis les 9 millions annoncés à l’origine. « On nous demande chaque fois des nouvelles études… Le montant augmente régulièrement », reconnaît Christophe Chantre, sans détailler. Selon les opposants, il serait estimé à 23 millions d’euros désormais, financé en partie par le département de l’Ardèche et la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Comment se sont déroulées les mobilisations contre ce projet ?

Ce n’est pas la première mobilisation des organismes contre la déviation. Comme le rappelle Maud Grard, depuis plus de cinq ans, de nombreuses manifestations ont eu lieu, sous plein de formes « comme à vélo », des « rassemblements festifs », « des réunions publiques ». Les opposants ont même pu compter sur le soutien et la présence d’élus nationaux, comme Manuel Bompard (LFI) ou Sandrine Rousseau (EELV).

Mais depuis septembre, « il y a le recours à des moyens délirants pour sécuriser le chantier ». L’élue détaille : « Des gardiens sont présents toutes les nuits avec des chiens, des caméras de vidéosurveillance, plus de 100 CRS ce week-end… On se croirait dans Avatar. » Pourquoi septembre ? Maud Grard fait le lien avec l’arrivée du nouveau préfet qui a un nouveau mantra, celui de « la répression policière ». « Le mois de son arrivée, il y a eu 40 personnes en garde à vue, 400 heures de garde à vue. On n’avait jamais eu de garde à vue avant. Et cette nouvelle politique a été démontrée ce week-end. » Elle cite les « 100 CRS prévus », « des contrôles policiers renforcés » et même « des drones ».

Jeudi, des militants des Ami-es de la plaine ont installé un blocage avec une personne perchée sur un tripode en bois, à plus de 3 m de hauteur, tandis que deux autres se sont attachées aux rails par le cou, sur la voie ferrée entre Cornas et Saint-Péray.
Jeudi, des militants des Ami-es de la plaine ont installé un blocage avec une personne perchée sur un tripode en bois, à plus de 3 m de hauteur, tandis que deux autres se sont attachées aux rails par le cou, sur la voie ferrée entre Cornas et Saint-Péray. - C. Ouelle/Alterre/Les Ami.es de la plaine

« Emprisonner des militants pour une banderole, c’est hallucinant, poursuit l’élue. On ne met pas les gens en prison parce qu’il y a une action de désobéissance civile. Normalement, il y a une garde à vue, ensuite, les personnes sortent et on fait le procès. Mais là, les forces de l’ordre ont forcé la comparution immédiate. C’est la première fois qu’un procureur fait ça. » Elle précise que les conditions des auditions étaient également à interroger. « Les policiers ont filmé et ont voulu pratiquer la reconnaissance faciale avec les personnes arrêtées. On sent qu’il y a une volonté de mettre la pression, de nous faire peur, et de nous faire taire. » Les Ecologistes ont annoncé saisir le rapporteur spécial de l’ONU pour les défenseurs de l’environnement, dénonçant une « stratégie de choc carcéral ».

Pour Christophe Chantre, ces mobilisations sont incompréhensibles. « Tout s’est très bien passé sur le premier tronçon, sans aucune opposition… », dit-il.

Quelles réponses des institutions ?

Du côté des services de l’Etat, on réfute le terme de répression et on insiste sur la dangerosité des actions. La préfecture de l’Ardèche rappelle qu’aucune violence n’a eu lieu lors des interpellations et que la cellule nationale d’appui à la mobilité (CNAMO), une unité spéciale de gendarmerie, avait été mobilisée sur les quatre jours pour « gérer des situations mettant des personnes en danger ».

« On a dû faire freiner d’urgence un train de marchandise à 6h30 du matin, qui a réussi à s’arrêter à quelques mètres des militants sur les rails, confie-t-on auprès de 20 Minutes. Un gendarme a dû descendre en rappel au-dessus d’une voie où les voitures roulent à 110 km/h. Ça aurait pu être très grave… » Des actions qui sont allées beaucoup trop loin. C’est précisément pour ces raisons que le parquet de Valence a décidé de poursuivre les militants.

Des actions de blocage ont été menées durant le week-end de l'Ascension contre la déviation de Saint-Péray, en Ardèche.
Des actions de blocage ont été menées durant le week-end de l’Ascension contre la déviation de Saint-Péray, en Ardèche.  - C. Ouelle/Alterre/Les Ami.es de la plaine

Ce week-end était particulièrement attendu des deux camps. En effet, la communauté de communes avait un créneau, de 70 heures, réservé depuis trois ans auprès de la SNCF pour poser le « pont-rail », une structure en béton pour permettre à la future déviation de passer sous la voie ferrée. « Si on avait été empêché de réaliser le ripage sur ce week-end, on aurait eu un autre rendez-vous dans trois ans », confirme Christophe Chantre.

Pour les opposants, c’était une course contre la montre. « C’est la politique du fait accompli : aller au plus vite avant que le projet ne soit retoqué par la justice et ne pas détruire ce qui a été construit », assure Maud Grard. D’où la tension de part et d’autre. « Les actions de désobéissance servaient surtout à visibiliser la lutte », complète-t-elle. Au final, les travaux sur le pont-rail ont pu être réalisés.

Quelles suites au projet ?

Le projet, validé en déclaration d’utilité publique, se poursuit, même si en novembre 2024, des travaux avaient été suspendus pour qu’il y ait une mise en conformité par rapport au droit de l’environnement. Maud Grard indique qu’un recours a été retoqué sur la forme en septembre 2025. « Ça ne veut pas dire qu’il ne sera pas déclaré illégal quand il sera analysé au fond », appuie-t-elle, indiquant qu’il n’y a pas encore de date pour une audience.

En attendant, des études sont en cours, notamment pour les aspects archéologiques et environnementales « de quatre saisons, qui se fait trimestre par trimestre », fait savoir le président de la communauté de communes. Les retours de ces études devraient être connus en septembre ou octobre prochain. « Maintenant, il faut qu’on avance et qu’on termine cette déviation. Il y a 1,6 km à finaliser de construire et tout a été fait dans les règles. Les opposants sont libres de manifester mais le débat démocratique a déjà eu lieu dans nos communes », assure-t-il. D’après lui, les citoyens de Guilherand-Granges et de Saint-Péray souhaitent « que cette déviation aboutisse le plus rapidement possible ».

En fonction des préconisations données, l’ouverture de la déviation est estimée à fin 2028, et « si on n’est pas soumis à une autre étude environnementale », déclare Christophe Chantre. De son côté, Maud Grard conclut : « On va continuer à se battre contre ce projet parce qu’il est illégal sur plein d’aspects. »

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