Un pass à 135 euros, des têtes d’affiche internationales, La Sucrière et les Grands Locos comme temples… Les Nuits sonores, qui célèbrent cette semaine leur 23e édition à Lyon, sont devenues l’un des grands rendez-vous de la musique électronique en Europe. Au programme cette année, Juan Atkins l’un des pères fondateurs de la techno de Detroit avec The Belleville Three, qui a d’ailleurs formalisé le terme « techno », avec son morceau Techno City de Cybotron, rappelle le festival.
Car, pour celles et ceux qui ne le savent pas, la techno ne vient pas de Berlin ou d’Allemagne, mais bien des Etats-Unis. « La house, la techno a été créée à la fin des années 1970, début des années 1980, à Detroit, Chicago, New York, par des DJ et des producteur.ices racisé.es noir.es, dans des espaces qui étaient souvent underground et illégaux », rappelle Laure Togola, cofondatrice du collectif Au-delà du club et Réinventer la nuit. « C’étaient des personnes qui souffraient dans la vie de tous les jours, qui subissaient des violences, qui ont créé des espaces pour se retrouver, pour se représenter et pour avoir de la joie, poursuit-elle. C’étaient des personnes gays, exclues de la société, ainsi que les populations noires et latino qui étaient pauvres et précaires. »
Le grand effacement
A la fin des années 1980, la musique traverse l’Atlantique. « La techno a d’abord atterri en Angleterre et en Allemagne, deux pays qui ont été des points relais mais qui l’ont aussi un peu transformée », détaille Laure Togola qui va sortir un podcast sur le sujet le 21 juin. « Quand ça arrive en France, c’est par la culture rave anglaise d’Acid house de Londres, dans des camions qui transportent les sound system. Et dans ces camions, ce ne sont quasiment que des personnes blanches. Ça a contribué à un effacement important en termes de visibilité et de représentation », développe la directrice artistique.
Frédéric Trottier-Pistien, anthropologue de la musique et auteur d’une thèse sur la scène techno de Detroit, a aussi observé ce revirement lors du passage de la techno en Europe. « Petit à petit, en Angleterre, avec le développement et la mainstreamisation de cette musique, elle va perdre ses racines et ses origines. Ou en tout cas, la narration autour de ses luttes, c’est-à-dire, créer des communautés de soutien à travers la danse pour des minorités, indique-t-il. Et ces communautés vont totalement être invisibilisées avec la blanchisation du milieu. »
En France, les publics qui participent à ces raves, illégales, sont « des gens qui ont les moyens de prendre ce risque-là », pointe Laure Togola. Mais elle soulève aussi le fait que les personnes noires de France ne sont pas les mêmes que celles des Etats-Unis. « Quand la techno arrive, c’est la première génération d’immigrés en France, décrit-elle. Ils vivent déjà dans des cultures musicales fortes qui sont aussi en train de se développer à ce moment-là. Et ils ne savent même pas que ce sont des Noirs qui leur ressemblent, qui ont fait cette musique-là. »
L’institutionnalisation a lissé la culture techno
Très vite, avec l’arrivée des musiques électroniques dans les années 1990, la French Touch vit son avènement. « La France s’est accaparée et est devenue une nation des musiques électroniques célébrée à travers des personnes très différentes de celles qui ont créé la musique et la culture club au départ », observe Laure Togola. Elle rappelle que les personnes qui avaient les moyens de voyager pour aller chercher cette culture à New York et exporter cette musique, c’est-à-dire, les futurs artistes de la French Touch, étaient « des personnes plutôt aisées ».
« La France a toujours préféré valoriser les artistes blancs, bourgeois. Et en mettant à la mode les musiques électroniques, elle a aussi enlevé tout l’aspect social, contestataire, qui entourait la culture de la fête, à l’origine, difficilement acceptée. En France, cette histoire n’est pas racontée », constate Laure Togola, qui milite pour davantage de travail d’archives et de transmission. « Avec cette action volontaire d’invisibilisation, les gens, sans forcément en avoir conscience, consomment la techno en imaginant qu’elle vient de Berlin », ajoute-t-elle.
En France, un basculement de la culture techno, s’opère alors rapidement. Et ce n’est pas un hasard. Samuel Lamontagne, chercheur et auteur d’une enquête de référence publiée dans la revue Jefklak, a documenté comment les politiques publiques parisiennes ont, à partir de 2010, délibérément instrumentalisé les musiques électroniques à des fins économiques et touristiques. « Petit à petit, les clubs de musique électronique sont devenus des industries, des entreprises, résume Laure Togola. Et si l’objectif numéro un, c’est de faire de l’argent, toutes les questions sociales, rendre les prix accessibles, adresser les discriminations à l’entrée, ne seront pas leur priorité. »
La gentrification culturelle, un cycle perpétuel
Samuel Lamontagne décrit un phénomène de « gentrification » de la techno, avec des lieux festifs en banlieue parisienne devenus « branchés ». « Dans ces espaces très institutionnalisés, il y a vraiment un fantasme de la fête underground, des raves, de toutes les fêtes spontanées. On va prendre les normes, le décor, les codes de ces fêtes underground pour vendre un ticket à 30 euros à des personnes qui n’ont jamais vraiment eu accès à ces espaces, en le lessivant de toute sa partie politique et contestataire », souligne Laure Togola, citant les travaux du chercheur. Ce dernier appelle ce phénomène une « patine alternative », les formes esthétiques de la contre-culture reproduites avec soin, mais vidées de leur substance politique.
Ce phénomène obéit à une mécanique bien rodée. « A l’origine, les espaces underground sont créés par des personnes en marge, parce qu’elles n’ont pas d’autres espaces. Comme ces espaces sont désirables pour les personnes du »centre » [blanches bourgeoises], elles vont les coloniser petit à petit, les dénaturer… C’est la gentrification de la culture. Mais ces publics vont consommer la fête et repartir tranquillement chez eux, car ils ne veulent pas non plus l’avoir en bas de chez eux », dénonce Laure Togola.
Dans ce basculument, les origines queers du mouvement techno ont aussi été effacées. Des mécanismes qui ont été observés par Mathis Laquay, dans son mémoire consacré aux soirées techno et aux identités queer. Ainsi, il soulève que dès que la disco, puis la house, puis la techno ont touché le grand public, les communautés fondatrices ont été repoussées vers les marges. Comme il le remarque, la structuration d’un marché économique techno attractif, la diminution de sa charge symbolique politique et l’extension de ses codes culturels à un public plus large ont réduit la place et le rôle de la communauté queer « à de simples enjeux de visibilité et d’inclusivité ».
« Le dancefloor a toujours été politique »
A toutes ces dimensions économiques et institutionnelles s’ajoute une logique de représentation. Selon un rapport du CNM, seulement 14 % des artistes programmés dans les festivals de musiques actuelles en France sont des femmes ou des personnes de minorités de genres. Face à ce constat, des collectifs cherchent à renouer avec l’héritage politique de ces cultures.
Alors, les Nuits sonores font-elles partie du problème ou de la solution ? « Il y a un vrai travail de réflexion sur la culture électronique, notamment à travers la partie Lab qui pose toujours des questions pertinentes, ancrées dans l’époque », souligne Laure Togola, qui est intervenue plusieurs fois dans le cadre du festival. Elle affirme que ces questions se jouent aussi sur la programmation, avec « les mécanismes d’identification, le fait de se sentir le bienvenu et légitime ». Mais ça ne suffit pas pour elle. Il est aussi nécessaire de repenser « le partage des capitaux » pour un modèle économique le plus « égalitaire possible ».
Ce sur quoi Frédéric Trottier-Pistien insiste : « Depuis le départ, la fête et les musiques électroniques sont politiques, insiste-t-il. Les raves et les free parties, c’était contre l’Etat et contre le capital, avec l’idée de fédérer une communauté de personnes qui ne se sentent pas intégrées par aucune institution. » Et conclut : « Si on entend la politique comme le fait de changer la société de manière progressive, en incluant les minorités et une diversité de gens qui ne sont pas reconnus par les institutions, évidemment que le dancefloor, c’est éminemment politique. »
La source de cet article se trouve sur ce site

