Guerre en Ukraine : Etudiants, salariés, pauvres, étrangers… La Russie ratisse large pour garnir ses bataillons

Toujours enfermée dans son récit d’« opération spéciale en Ukraine » fournie à sa population, la Russie peine à recruter des bras pour partir au combat. Si aucun chiffre officiel ne filtre, depuis le début de la guerre, selon les médias russes indépendants et les données en sources ouvertes, au moins 300.000 soldats sont morts, plus d’un million ont été blessés.

Avec une accélération inquiétante ces derniers mois puisque les autorités ukrainiennes estiment les pertes de l’armée russe à plus de 85.000 morts entre janvier et mars 2026, alors qu’elle n’aurait recruté qu’environ 80.000 soldats au cours de la même période. Un déficit clair qu’elle tente de combler par de nombreux moyens, et notamment la pression.

L’argent, un argument plus suffisant

La campagne de recrutement s’appuie sur l’appât du gain, avec des primes largement supérieures aux revenus moyens – 200.000 roubles par mois (2.200 euros) – soit 4 à 6 fois supérieures au salaire moyen dans certaines régions. Elles ont été augmentées en mars 2026 pour atteindre environ 1,47 million de roubles.

Pourtant, l’argument ne suffit plus pour risquer sa vie dans un conflit présenté par la propagande comme une « opération de rétablissement de l’ordre en Ukraine » ou de « dénazification », rappelle Françoise Daucé, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Mettre la pression sur les pauvres

Les pertes subies mettent à mal ses capacités à poursuivre ses opérations militaires. La Russie doit alors « recourir à des mesures financières et coercitives toujours plus importantes pour attirer des soldats », note Johanna Möhring, chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (CIENS) et à l’Ecole normale supérieure de Paris.

Elle s’appuie sur les plus faibles, en ciblant des milieux bien précis, notamment « les populations vulnérables, telles que les personnes faisant l’objet d’une enquête pénale ou endettées », précise la chercheuse. Dès le début l’invasion d’ampleur en Ukraine, l’armée russe était obligée de recruter dans les prisons pour alimenter le front.

Les étudiants et salariés aussi ciblés

Ces campagnes visent « toute la population masculine, vantant la valeur du patriotisme et l’ascension sociale liée avec l’engagement dans les forces armées », explique encore Johanna Möhring. Le plus souvent dans les régions les plus éloignées du pouvoir et les moins aisées économiquement. Là encore, la pression financière est au cœur de la stratégie.

Ainsi, ce sont dans les universités de province, loin de Saint-Pétersbourg ou Moscou, que les étudiants sont sommés de participer à l’effort de guerre. Sous l’œil des autorités régionales, les établissements font miroiter aux élèves la possibilité de terminer leurs études. « Les grandes universités sont sensées veiller à ce qu’au moins 2 % des étudiants signent des contrats avec le ministère de la Défense », précise Johanna Möhring.

Même type d’approche mise en place dans les entreprises qui sont censées fournir « une liste d’employés mobilisables », en cas de refus ils peuvent être licenciés. « Une sorte de pression salariale et économique », résume Françoise Daucé. La difficulté, c’est que ni les universités ni les entreprises n’ont intérêt à voir partir leurs effectifs en Ukraine. « Mais elles dépendent des autorités locales ou régionales », ajoute la directrice d’études.

Jusqu’à tromper des étrangers

Quand on n’a plus de solution chez soi, on regarde chez les voisins, dans les pays de l’ex-URSS, en Asie centrale notamment, voire plus loin. Fin 2025, on apprenait qu’un contingent de 5.000 soldats nord-coréens a débarqué en Russie en quelques mois. Une aide assurée par l’allié de Vladimir Poutine, Kim Jong un, depuis au moins 2024.

On trouve également des Indiens et Népalais, attirés par les 2.000 euros de solde par mois ou trompés par des promesses de postes sûrs, alors qu’ils finissent en première ligne, comme le raconte le documentaire Inde. Les malgré-nous de l’armée russe, d’Abhijeet Pandey. Récemment, le premier ministre et chef de la diplomatie kényane a dû demander formellement à Moscou d’arrêter d’enrôler ses ressortissants. Plus de 1.000 d’entre eux auraient déjà été « trompés par [des] agents corrompus et cruels pour se rendre en Russie », selon les autorités kenyanes.

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Au total, sans compter les Nord-Coréens, quelque 20.000 étrangers participent à la guerre menée par la Russie. Toutefois, si elle gonfle les rangs, « l’intégration d’étrangers dans des forces armées pose des défis qui limitent leur utilité à l’aspect « chair à canon » dans des vagues d’assaut contre les défenses ukrainiennes qui tiennent », nuance Johanna Möhring. Et même pour remplir ce rôle ingrat, « le nombre d’étrangers reste insuffisant », constate-t-elle. Reste l’option de la mobilisation générale, mais elle serait très défavorable pour le Kremlin qui ne veut pas risquer de mettre en difficulté son discours officiel refusant d’employer le mot « guerre ».

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