Comment gérer les 9.000 milliards d’héritage des « baby-boomers » français ?

Les « baby-boomers » vieillissent… et meurent. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a enregistré en 2025 davantage de décès que de naissances, selon l’Institut national d’études démographiques (Ined). Et ce mouvement va s’amplifier. Les décès vont entraîner une « grande transmission » à leurs héritiers, les seniors détenant le plus de patrimoine. « 75 % des retraités sont propriétaires », et ils possèdent « 60 % du patrimoine financier et non financier de notre pays », rappelait, en janvier 2025, Astrid Panosyan-Bouvet, alors ministre du Travail.

D’ici 2040, près de 9.000 milliards d’euros cumulés changeront de mains en France, selon un rapport d’Hémisphère gauche et de la Fondation Jean-Jaurès. Cette révolution silencieuse, qui s’apparente à un déplacement de plaques tectoniques financières, pose des questions politiques, économiques et fiscales ultrasensibles.

Héritage vs travail

Dans l’Hexagone, comme dans d’autres pays, l’héritage est redevenu un facteur déterminant dans la constitution du patrimoine. « En France, la part de la fortune héritée dans le patrimoine total représente désormais 60 %, contre 35 % au début des années 1970 », relevait, en 2021, le Conseil d’analyse économique, un groupe d’experts auprès de Matignon. Et ce patrimoine est concentré : les 10 % des ménages français les plus riches détiennent plus de la moitié (54 %) du patrimoine total des ménages.

Alors que la richesse s’hérite de plus en plus, et qu’elle privilégie les plus aisés, le travail, lui, paye de moins en moins. Il faut désormais plus de six générations pour qu’une personne du bas de la distribution des revenus rejoigne la moyenne des revenus, selon l’Organisation de coopération et de développement économique. C’est plus que la moyenne de la zone euro, qui est de quatre générations et demi.

« Gérontocratie patrimoniale »

Pour contrer les effets de cette « gérontocratie patrimoniale » « qui thésaurise plutôt qu’investit », les choix divergent. Faut-il plus taxer les successions, qui ont rapporté 16,6 milliards d’euros en 2023 ? Cette option est extrêmement impopulaire. Plus de trois quarts des Français (77 %) jugent ces droits « injustifiés », selon une enquête d’Odoxa de 2024. Ils sont à peu près le même nombre (74 %) à souhaiter, eux, une baisse de ces droits de succession, selon un sondage Yougov de 2025.

L’économiste André Masson plaide, lui, pour une « réforme hybride » sur ces droits de succession. L’auteur de L’héritage au XXIe siècle (éd. Odile Jacob, mai 2025) imagine des incitations pour que les seniors placent leur patrimoine « sur des investissements de long terme, les infrastructures, le numérique, l’écologie, le social avec l’éducation, la formation ou le logement pour les jeunes ».

Ces longs placements d’avenir, transgénérationnels, seraient exonérés de droits de succession pour les héritiers après vingt-cinq ans. Parallèlement, une « surtaxe successorale » serait créée pour ceux préférant transmettre directement leur patrimoine à leurs enfants. Ces incitations ne pourraient fonctionner, souligne le directeur de recherches émérite au CNRS et à l’EHESS, que si le taux du livret A et le rendement de l’assurance vie ne sont plus attractifs, et « deviennent négatifs ».

Un saut de génération d’héritiers

Du côté des acteurs de terrain, on remarque que, pour parer à « l’angoisse des générations plus anciennes face au fait que leurs enfants vont peut-être vivre moins bien qu’eux, souligne la notaire Nathalie Couzigou-Suhas, ils se préoccupent de la transmission par anticipation, pour avoir le moins de droits de succession à payer ». Les donations coûtent en effet moins chères que de recevoir par succession.

Avec l’allongement de l’espérance de vie, la notaire parisienne constate dans son office que l’on hérite de plus en plus tard, quand la carrière est faite et les enfants déjà grands, alors que les besoins de financement se situent plutôt entre 25 et 40 ans. « On voit de plus en plus des enfants hériter à 60-65 ans, note Nathalie Couzigou-Suhas. On a donc des grands-parents et des enfants qui nous demandent que l’héritage soit transmis directement aux petits-enfants, en sautant une génération. » Un héritage des grands-parents qui pourra notamment aider les plus jeunes pour un achat immobilier ou la création d’une entreprise.

Les articles sur l’héritage

Alors que la question des successions engendre « systématiquement des leviers de boucliers et des contre-attaques », selon l’économiste André Masson, le Parlement, lui, reste prudent. Les dernières lois augmentant les droits de succession en France remontent à 2011 et 2012. Elles concernaient la hausse des tarifs pour les successions en ligne directe, puis la réduction de l’abattement pour enfants. Depuis lors, les règles fiscales n’ont évolué qu’à la marge.

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