L’Internet russe va-t-il finir au goulag ? Depuis plusieurs semaines, les signaux d’un durcissement spectaculaire se multiplient. Derniers en date : des coupures de l’Internet mobile dans les grandes villes, et un bannissement progressif de l’application Telegram. Pour de nombreux utilisateurs, l’accès au Web devient instable, voire impossible.
Les autorités invoquent des raisons de sécurité, notamment face aux drones ukrainiens, pour justifier ces restrictions. Mais ces perturbations relèvent d’une stratégie bien plus large. « On est passé d’une censure des contenus à une gouvernance coercitive de l’infrastructure », résume Jeanne Cavelier, responsable Europe de l’Est et Asie centrale à Reporters sans frontières (RSF). La Russie ne se contente plus de bloquer des sites : elle agit désormais directement sur les réseaux eux-mêmes. Depuis début mars, la gestion du trafic Internet a été centralisée auprès du Roscomnadzor, l’équivalent russe de l’Arcom. Ce transfert renforce la capacité de l’État à filtrer et ralentir les communications.
Les paiements perturbés
Sur le terrain, les effets sont immédiats. « Ces interruptions affectent directement la vie quotidienne : paiements, livraisons, navigation deviennent compliqués ou impossibles. », détaille Anastasiya Zhyrmont, responsable des politiques Europe de l’Est et Asie centrale pour l’ONG Access Now. Même les outils de communication les plus populaires sont touchés. WhatsApp a été totalement bloqué début 2026, tandis que Telegram, longtemps toléré, devient de moins en moins accessible (« Neuf utilisateurs sur dix disent qu’il ne fonctionne plus correctement sans outils de contournement »).
Pour la population, les conséquences sont lourdes. Au-delà de l’accès à l’information, c’est toute la vie quotidienne qui est affectée. « Certaines personnes doivent se déplacer pour trouver un distributeur automatique de billet fonctionnel ou un réseau stable, rapporte Access Now. Dans les situations d’urgence, cela peut même mettre des vies en danger. » D’après Olga Prokopieva, directrice de l’association Russie-Libertés, la coupure de Telegram, très utilisé par les auto-entrepreneurs, et de l’Internet, peut coûter « un milliard d’euros pas jour, et cet impact n’avait pas été anticipé ».
De plus en plus de mécontentement
En plus des coupures, le gouvernement russe redouble de moyens pour limiter l’accès à Internet, comme le « throttling », la limitation de la vitesse de connexion. « Plutôt que de bloquer totalement, on rend l’accès suffisamment frustrant pour pousser les utilisateurs vers des alternatives nationales », explicite Anastasiya Zhyrmont. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, cette stratégie s’est accélérée. Les grandes plateformes occidentales ont été bloquées ou restreintes, les médias indépendants rendus inaccessibles, et les VPN sont désormais dans le viseur. « Leur utilisation peut maintenant constituer une circonstance aggravante à la recherche de contenus interdits », explique Olga Prokopieva. En parallèle, les autorités font pression sur les géants du numérique pour supprimer ces outils de leurs boutiques d’applications.
La multiplication de ces restrictions met la société russe sous pression. « Ce retour en arrière fait de plus en plus de mécontents, y compris chez d’anciens partisans de la guerre, relève Olga Prokopieva. Ce signe très grave pour la population montre aussi la fragilité du système. Il a peur, il a besoin de se protéger davantage. » Faut-il y voir une préparation à des coupures ou un contrôle encore plus strict en amont des élections législatives russes, en septembre ?
Vers un « RuNet » à la chinoise ?
Dans le même temps, l’État russe a posé les bases d’un « Runet », un Internet national capable de fonctionner en vase clos. Son ambition ? « Substituer les plateformes étrangères par des services russes, plus faciles à surveiller », souligne Jeanne Cavelier. Au coeur de ce plan : Max, l’équivalent de WhatsApp, opéré par l’entreprise déjà derrière VKontakte, le Facebook russe. La majorité des experts s’accordent pour dire que le renseignement russe utilise ce nouvel acteur comme moyen de surveillance de la population.
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« Avec l’Internet russe, le pouvoir souhaiterait faire comme avec la Chine, estime Carole Grimaud, doctorante en information-communication et spécialiste de la Russie. On va dans ce sens depuis les années 2010. » Avec ses applications maisons sous surveillance et sa censure centralisée, il y a plusieurs points de similarité. « Elle s’en inspire, mais n’a pas les mêmes capacités, nuance Jeanne Cavelier. C’est un contrôle plus conflictuel, plus coûteux. Ça a été fait beaucoup plus tôt en Chine, alors que l’Internet russe a eu le temps de se développer avant la répression. »
« L’approche de la Russie se fonde sur la réduction du trafic, la pression légale et des restrictions, plutôt qu’un pare-feu total, résume Anastasiya Zhyrmont. Il en résulte un système davantage instable et imprévisible pour les utilisateurs, mais qui parvient quand même à limiter l’accès à l’information et de contrôler les communications. » Après le « Grand pare-feu chinois », la Russie trace un « rideau de fer numérique » qui ne dit pas encore son nom.
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