Les reportages de CNN à Téhéran et le problème de l’accès au journalisme
Sharon Levy
L’accès au journalisme sous les régimes autoritaires est soumis à des limites. Les reportages de CNN en Iran soulèvent des questions quant à la prise en compte explicite de ces limites.
Le contexte essentiel fait défaut. La couverture médiatique a largement ignoré la répression interne en Iran, les manifestations anti-régime et les cibles stratégiques des frappes israéliennes et américaines.
Les voix incontestées du régime façonnent le récit. Les entretiens avec de hauts responsables iraniens risquent d’amplifier la propagande s’ils ne font pas l’objet d’un examen rigoureux.
Imaginez le seul média occidental autorisé à couvrir la guerre en direct d’Iran. Étant donné le contrôle absolu exercé par le régime iranien sur les médias et l’information dans le pays, on pourrait espérer que les reportages feraient tout leur possible pour éviter de relayer le discours officiel du régime.
Mais CNN a suscité des interrogations quant à savoir si elle agit réellement ainsi depuis qu’elle est devenue la première chaîne occidentale à diffuser en direct depuis l’Iran pendant la guerre. Bien que CNN ne puisse couvrir l’actualité en Iran qu’avec l’autorisation du gouvernement, la chaîne affirme avoir « une totale liberté éditoriale sur ce qu’elle diffuse ».
Mais si ce contrôle éditorial implique d’omettre des éléments de contexte essentiels concernant la guerre, de s’entretenir avec un membre du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et de promouvoir un récit alimenté par le régime iranien, alors la revendication d’indépendance devient beaucoup plus difficile à prendre au pied de la lettre.
La guerre menée par Israël et les États-Unis s’est concentrée sur des cibles stratégiques, visant des institutions clés et les dirigeants du régime iranien. De son côté, le régime s’efforce de projeter une image de stabilité intérieure, tout en ciblant des sites civils en Israël et dans toute la région du Golfe.
Lors de son arrivée en Iran, Frederik Pleitgen a décrit le pays comme fonctionnant normalement : pas de files d’attente aux stations-service, du café savoureux et des rayons bien approvisionnés.
Ce passage a donné l’impression d’une normalité calme, précisément l’image que le régime cherche à projeter.
Chaque retransmission en direct depuis l’Iran inclut une mention précisant que la capacité de CNN à filmer dans le pays n’est possible qu’avec l’« autorisation » du gouvernement iranien, tout en insistant sur le fait que la chaîne conserve une totale indépendance éditoriale dans sa couverture.
Cette assurance serait plus facile à accepter si l’Iran n’occupait pas la 176e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse, ce qui rend d’emblée toute véritable indépendance éditoriale très douteuse. Si le régime iranien doit autoriser les journalistes étrangers à couvrir l’actualité dans le pays, leur accès à l’information peut-il être réellement libre ?
Les reportages quotidiens de Pleitgen depuis l’Iran passent sous silence la justification stratégique des objectifs de guerre israéliens et américains. Au lieu d’analyser les raisons de ces frappes ciblées, Pleitgen adopte le discours du régime iranien. Lorsque Israël et les États-Unis coordonnent des frappes aériennes contre des cibles des Gardiens de la révolution, Pleitgen se dit « pris d’assaut ». Or, en tant que journaliste étranger, il sait pertinemment que ce ne sont ni lui, ni les citoyens iraniens ordinaires qui sont visés, mais bien les infrastructures militaires et le personnel des Gardiens de la révolution.
Moins d’une semaine après le début du conflit, les Gardiens de la révolution iraniens ont donné l’ordre de « tirer à vue » sur l’ensemble du territoire afin de réprimer les manifestations anti-régime. De ce fait, le nombre de protestations a considérablement diminué à travers le pays, après les manifestations qui avaient éclaté dans tout l’Iran au cours des mois précédents. Si cela n’a pas empêché la population de célébrer l’assassinat ciblé du Guide suprême Ali Khamenei, Frederik Pleitgen a peu évoqué cette dissidence interne ni les efforts du régime pour la réprimer.
Outre le fait de fermer les yeux sur les Iraniens anti-régime, Pleitgen a largement évité d’aborder les événements qui ont conduit à la guerre : les manifestations anti-régime elles-mêmes, au cours desquelles des milliers de civils innocents ont été assassinés alors qu’ils descendaient dans la rue pour réclamer la liberté.
Lorsque Pleitgen participe à une manifestation pro-régime organisée par les autorités, il omet un fait crucial: le régime iranien orchestre soigneusement ces rassemblements afin de projeter une image d’unité et de contrôle. Dans un pays où la dissidence publique est violemment réprimée par les Gardiens de la révolution, les grands rassemblements pro-régime ne peuvent être interprétés au premier abord comme un simple reflet spontané de l’opinion publique.
Ce qui manque à ce tableau, ce sont les voix des nombreux Iraniens qui sont descendus dans la rue pour réclamer le changement. Ces voix se sont largement tues, non pas parce que les griefs ont disparu, mais parce que le prix à payer pour les exprimer en temps de guerre est devenu bien plus élevé.
Tout cela a conduit à l’interview de Pleitgen par Kamal Kharazi, conseiller en politique étrangère auprès du Guide suprême, lui-même nommé par Ali Khamenei. CNN a ainsi offert une tribune quasi incontestée à un membre d’une organisation désignée comme terroriste par les États-Unis, lui permettant de diffuser l’idéologie des Gardiens de la révolution auprès de milliers d’Américains sans rencontrer la moindre opposition.
Contester Kharazi signifierait sans doute la fin de l’accès de CNN à l’Iran, mais cette simple idée ne fait que souligner le problème de fond. Si remettre en cause le discours officiel du régime risque de compromettre la capacité de la chaîne à couvrir l’actualité iranienne, cela met en lumière le manque d’indépendance éditoriale dont CNN dispose.
Cette réalité impose à CNN une responsabilité encore plus grande d’expliquer clairement les contraintes qui encadrent ses reportages. Sans ce contexte, chaque déclaration, chaque approbation, chaque affirmation restée sans réponse peut être interprétée comme une acceptation implicite du discours du régime et de ses objectifs dans cette guerre. Si CNN affirme avoir une totale liberté éditoriale, le fait que sa couverture reflète la propagande du régime soulève de sérieuses questions quant à la manière dont cette liberté est réellement exercée.
La présence de CNN en Iran représente un défi de taille pour le journalisme dans un contexte de guerre autoritaire. Le devoir de dire la vérité et de rapporter les faits avec exactitude est soumis aux restrictions du régime iranien, ce qui fait que chaque commentaire est filtré par un prisme de contrôle. Il en résulte une couverture médiatique qui risque de refléter la propagande du régime. Ce scénario ne peut être évité que si CNN reconnaît que l’autorisation gouvernementale s’accompagne de strictes limitations quant au contenu et à la manière de rapporter les informations.
Sans une telle transparence, la vérité risque d’être étouffée par la propagande.
Née à Toronto, Sharon Levy s’est installée en Israël en octobre 2023 et a occupé divers postes au sein d’institutions de défense et de recherche israéliennes. Elle est titulaire d’une maîtrise en sciences politiques, avec une spécialisation en contre-terrorisme et cybersécurité, de l’Université Reichman.
JForum.fr avec HonestReporting
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