De notre journaliste au Havre,
Avant de monter sur scène, Edouard Philippe reste seul au fond de la salle. Ses partisans donnent de la voix, mais le longiligne maire du Havre semble ailleurs, dans ses pensées. A quatre jours du premier tour des municipales, l’ancien Premier ministre est en danger. « On a le calme des vieilles troupes. Le calme de ceux qui ont un peu d’expérience dans les combats », balaie-t-il devant ses partisans réunis au théâtre Le Normandy mercredi soir.
Il évoque l’ex attaquant de foot hollandais Johan Cruyff : « C’est le premier joueur qui m’a impressionné. Il pratiquait le football total, c’était dingue. Nous, nous avons engagé une campagne totale : 90.000 tracts, 108 réunions d’appartement, 20.000 portes ouvertes. » Une mobilisation à la hauteur de l’enjeu. Menacé par la gauche, donné perdant dans un sondage, Edouard Philippe ne joue pas moins que son destin national les 15 et 22 mars prochains.
« Et s’il perd à la présidentielle, il reviendra ? »
A la tête de la cité portuaire de Seine-Maritime depuis 2010, Edouard Philippe a fait de sa réélection une condition pour se présenter à la présidentielle. « J’ai dit la chose la plus évidente du monde, et si je vous avais dit l’inverse, vous ne m’auriez pas cru. Si je n’arrivais pas à convaincre les Havrais, il faudrait que j’en tire les conséquences », appuie-t-il ce mercredi soir devant quelques journalistes.
Le président du parti Horizons est agacé. Regrette-t-il la dimension nationale prise par la campagne ? « Les gens me parlent de santé, de sécurité, de propreté, de développement économique… J’ai passé ma campagne à ne parler que de ça. Quand on me pose des questions sur d’autres sujets, ce sont des journalistes, et bien souvent des journalistes parisiens… », siffle-t-il. Le patron d’Horizons n’a pourtant eu besoin de personne pour se mettre dans le pétrin. En annonçant de manière précoce sa candidature à la présidentielle, dès septembre 2024, et en liant sa réélection au Havre à son ambition élyséenne.
Un choix qui divise les habitants rencontrés ce mercredi dans la ville. « Je ne comprends pas qu’il dise »je veux être maire mais je vais partir dans un an ». On ne peut pas courir deux lièvres à la fois… », soupire le gérant d’un bar tabac, dans le quartier populaire de Graville, à l’est du Havre. Devant un demi de bière et un jeu à gratter, Thierry garde un bon souvenir de sa rencontre avec le maire, à sa sortie d’une séance de boxe. « Il a aussi marié mon fils, je l’aimais bien, j’ai voté deux fois pour lui, mais là c’est fini… Il est déjà parti pour être Premier ministre [de 2017 à 2020] et là il refait le coup. Il va remettre son adjoint et s’il perd, il reviendra ? », soupire le retraité. « Et même si je ne suis plus concerné, les 67 ans bordel… », ajoute-t-il, en référence à la proposition du candidat à la présidentielle sur les retraites. « Moi je l’apprécie, il a fait de belles choses ici. Et s’il veut être candidat, il fait ce qu’il veut. Tant que la ville est bien gérée… », défend Josiane, en promenant son chien dans la rue à côté.
Coup de tonnerre dans la campagne
Dans cette ville de l’ancien bassin industriel, où le taux de chômage est le plus haut de la région* et le taux de pauvreté culmine à 23 %**, le pouvoir d’achat ou le prix du carburant viennent vite dans les discussions politiques. Les militants du député communiste Jean-Paul Lecoq, à la tête d’une liste d’union de la gauche (hors LFI), organisent d’ailleurs ce mercredi un tractage sur leur proposition de gratuité des transports publics. « J’espère que la gauche va l’emporter. Y’en a marre de Philippe, il ne fait rien pour les pauvres », s’agace un usager, en prenant un tract. Aux élections municipales 2020, le candidat communiste avait échoué à déloger Edouard Philippe de la mairie, devancé de près de 18 points.
Mais fin février, coup de tonnerre : un sondage Opinionway commandé par le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin donne Edouard Philippe battu au second tour par Jean-Paul Lecoq (42 % contre 40 %) dans l’hypothèse d’une triangulaire avec le candidat UDR-RN Franck Keller (18 %). « Depuis, on sent la panique monter dans leur camp », raille un proche du député communiste, qui pourrait bénéficier des voix de la liste insoumise (créditée de 6 %).
« La campagne a pris une autre tournure depuis, Philippe est davantage sur le terrain, ses équipes ont redoublé d’effort », confie tracts en main, Inès Hassani, en 10e position sur la liste de Lecoq. Du côté du Rassemblement national, on rêve du coup double : faire chuter le maire sortant et éliminer l’adversaire le plus dangereux pour 2027. « C’est un maire absent, qui préfère s’occuper de sa candidature à l’Elysée que de la ville, cingle Franck Keller. Et beaucoup d’électeurs ne lui pardonnent pas d’avoir appelé à voter communiste aux législatives 2024 ».
« Il ne faut pas se tromper d’élection »
A l’époque, Edouard Philippe avait appelé à « faire barrage au RN » et au retrait des candidats Horizons arrivés 3e position. Au Havre, la consigne avait bénéficié à un certain… Jean-Paul Lecoq. « Il ne faut pas se tromper d’élection, l’enjeu du scrutin, c’est Le Havre. Est-ce qu’on veut continuer à transformer la ville ou est-ce qu’on veut la donner aux communistes et aux insoumis ? », insiste Augustin Bœuf, adjoint au maire et colistier, en fin de meeting.
Après son discours, Edouard Philippe monte dans une petite pièce à l’étage du théâtre pour répondre à la presse. « Il ne faut vraiment pas connaître Le Havre pour penser que les élections ici sont une formalité, en 2014 et 2020, on prédisait aussi ma défaite. » Son équipe s’assure que le panneau « sortie de secours » au-dessus de la porte n’apparaît pas dans le champ des caméras. Pour Edouard Philippe, l’équation est simple : garder son fief ou bien tout perdre.
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