Les considérations sportives en temps de guerre valent ce qu’elles valent, c’est-à-dire pas grand-chose, mais puisque les États-Unis et Israël ont décidé conjointement d’attaquer la République islamique d’Iran, la question footballistique se pose forcément avec force à trois mois d’un Mondial pour lequel la Team Meli s’est qualifiée et où elle doit jouer à Los Angeles et Seattle.
A l’heure actuelle, rien ne permet de dire si oui ou non les Iraniens auront la « chance » d’honorer leur participation à la Coupe du monde, ni dans quelles conditions les Etats-Unis pourraient octroyer des visas à une délégation perçue comme une émanation du pouvoir en place – ou du moins ce qu’il en reste – mais cela semble chaque jour un peu difficile à envisager.
Autant dire que la période qui s’ouvre pour les joueurs iraniens s’annonce compliquée, bien qu’ils soient habitués depuis des années à marcher sur des œufs, tiraillés entre un pouvoir qui exige d’eux une fidélité sans limite et un peuple opprimé qui guette leurs moindres faits et gestes pour deviner dans quel camp ils se situent.
« Le gouvernement iranien considère généralement l’équipe nationale de football comme un outil important de légitimité et de démonstration d’unité nationale, plutôt que comme une menace directe, décrypte pour 20 Minutes Saeede Fathi, première femme iranienne à avoir été nommée rédactrice en chef d’un magazine sportif dans son pays. Les succès sportifs, surtout en football, le sport le plus populaire en Iran, offrent au gouvernement l’opportunité de présenter une image positive du pays, tant au niveau national qu’international. Pour cette raison, les autorités attendent généralement des joueurs et des athlètes de haut niveau qu’ils évitent de participer aux débats politiques ou de critiquer le gouvernement. »
Un lien distendu entre les opposants au régime et les sélections nationales de football
L’actualité récente vient de nous le rappeler. En refusant de reprendre l’hymne national lors de leur premier match de la Coupe asiatique qui se déroule en ce moment même en Australie, deux jours apèrs le début des bombardements israélo-américains sur Téhéran, les joueuses de la sélection iranienne ont été qualifiées de « traîtres en temps de guerre », de « summum du déshonneur », par un présentateur de la télévision d’État.
Trois jours plus tard à l’occasion de leur deuxième match de poule, sous une contrainte qui ne dit pas son nom, ces mêmes femmes entonnaient finalement l’hymne de la République islamique d’Iran par peur des représailles. Et si cinq d’entre elles ont depuis demandé – et obtenu – l’asile politique en Australie, le reste de la délégation ne sait pas quant à elle l’accueil qui lui sera réservé à son retour au pays dans les heures à venir.
Car si refuser d’entonner l’hymne national à peu près tout ce qu’il reste à ces sportives et sportives pour crier leur opposition au régime de Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême de la République islamique d’Iran, les risques encourus les obligent souvent à revoir leur plan en cours de route. C’est un histoire que connaissent très bien les joueurs iraniens, lesquels payent encore auprès d’une grande partie de la population ce revirement de position en cours de compétition, perçu comme une trahison par les anti-régimes. Saeede Fathi a vu progressivement la météo changer autour de la « Team Meli » ces dernières années.
« « Il y a peu, l’équipe nationale de football était l’une des principales sources de joie pour les Iraniens. En cas de victoire, la population envahissait les rues pour célébrer ensemble. Le football pouvait alors transcender les divisions et les pressions sociales et créer un sentiment d’unité nationale. Cependant, ces dernières années, ce lien s’est considérablement affaibli. » »
Celle qui vit aujourd’hui en exil en Autriche après avoir passé deux mois dans les geôles iraniennes en 2021, payant là le simple fait d’avoir fait son métier et couvert le mouvement « Femme, Vie, Liberté », constate aujourd’hui une cassure de plus en plus nette avec la population iranienne en lutte. « Nombreux sont ceux qui estiment que les joueurs de l’équipe nationale utilisent principalement leur notoriété à des fins personnelles et professionnelles, prenant rarement position sur les questions socio-économiques ou en gardant bien de se ranger ouvertement du côté du peuple. »
Il y a quatre ans, pourtant, lors de la Coupe du monde au Qatar, les joueurs avaient semblé choisir leur camp en refusant eux aussi de chanter l’hymne national lors du premier match contre l’Angleterre. « Certains y ont vu un signe de solidarité avec les manifestants, tandis que d’autres l’ont jugé bien trop insuffisant compte tenu de la situation en Iran à l’époque, confirme Raha Pourbakhsh, une autre journaliste sportive iranienne en exil à Londres. Lorsque plusieurs joueurs ont déclaré en conférence de presse qu’ils n’étaient pas là pour faire de la politique, les gens y ont vu une prise de distance par rapport au mouvement social plus large qui avait émergé après la mort de Mahsa Amini en 2021. »
« Lors des récentes manifestations du début d’année, au cours desquelles des dizaines de milliers de manifestants ont été tués, de nombreux membres de l’équipe nationale n’ont pas pris de position publique claire, embraye Raha Pourbakhsh. Seuls quelques joueurs, dont Mehdi Taremi et Sardar Azmoun, ont partagé des messages de condoléances ou de sympathie avec le peuple via des publications sur les réseaux sociaux. Cette distance et ce silence lors de moments sensibles ont conduit une partie de la société iranienne à ne plus considérer l’équipe nationale comme une véritable représentante du peuple ou comme une force d’opposition au gouvernement. »
Une sélection étroitement surveillée par le pouvoir
A leur décharge, il n’est pas simple pour eux de prendre officiellement position contre le pouvoir sachant que la délégation est surveillée de près par les autorités, qui n’hésitent pas à lui adjoindre les services d’agents infiltrés pour surveiller leurs moindres faits et gestes lors des compétitions à l’étranger. « La surveillance des équipes nationales en déplacement est une pratique courante dans notre pays. Des personnes liées aux institutions sécuritaires ou politiques sont intégrées aux délégations officielles sous des titres tels qu’administrateurs d’équipe ou attachés de presse », nous confirme Raha Pourbakhsh.
Quitte à les menacer de représailles, eux et leurs familles, comme ce fut le cas au Qatar à l’époque. « Partant de là, il est difficile de porter un jugement définitif sur les joueurs eux-mêmes, compte tenu des contraintes auxquelles les personnalités publiques sont souvent confrontées en Iran », poursuit-elle.
« Après la défaite de l’Iran face aux États-Unis en 2022, lors du troisième match de poule, alors que les joueurs avaient fini par chanter l’hymne, certains Iraniens sont même descendus dans la rue avec des drapeaux américains pour célébrer la défaite de leur propre équipe », indique la journaliste basée en Autriche. Une attitude validée par l’ancien boxer franco-iranien Mahyar Monshipour, opposant de longue date du régime et qui soutient totalement l’attaque des Etats-Unis et d’Israël, lui qui admet ouvertement qu’il aurait « voté pour Donald Trump » s’il avait été citoyen américain.
« Je ne vois pas l’administration Trump accorder des visas à la République islamique. Bien sûr que les joueurs ne sont pour rien de ce qu’il se passe dans le pays depuis des années et que cela serait dur pour eux, mais je trouve malgré tout que ça serait un signe fort d’exclure cette équipe du Mondial. Car elle représente quoiqu’on dise le régime au pouvoir », assène-t-il. Si cette question de la participation ou non de l’Iran au Mondial reste secondaire compte tenu de ce que traverse le pays depuis bientôt deux semaines, Saeede Fathi y voit le risque que les choses dégénèrent sur le sol américain.
« Il est peu probable que la participation de l’équipe nationale à la Coupe du Monde procure la même joie et le même sentiment d’unité à la majorité de la population qu’auparavant, conclut-elle. Cela pourrait même exacerber les divisions politiques existantes entre partisans et opposants de la République islamique et conduire à des tensions, voire des conflits, qui pourraient éclater entre supporters dans les stades américains et en dehors. » Pour la grande fête du football, on repassera.
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