L’Espagne s’est engagée à rompre ses liens militaires avec Israël, mais cet embargo annoncé se heurte à de nombreux obstacles, révélant une forte dépendance technologique et industrielle difficile à surmonter.
En mai, la ministre de la Défense Margarita Robles assurait que l’Espagne « n’achète pas d’armes à Israël ». Ses commentaires s’alignent sur la position officielle du gouvernement depuis février 2024, lorsque le ministère des Affaires étrangères a déclaré avoir suspendu les exportations d’armes vers Israël après l’incursion du Hamas et la riposte israélienne qui a suivi. Mais à ce jour, des zones d’ombre subsistent sur la portée réelle de cet embargo, notamment en ce qui concerne les importations.
Le Premier ministre Pedro Sánchez, critique assumé de la politique israélienne et fervent soutien de la cause palestinienne, a appelé à un embargo international sur les ventes d’armes à Israël. Toutefois, Margarita Robles a nuancé cette position, distinguant l’achat d’armes de l’octroi de licences de technologie militaire israélienne — une pratique toujours en vigueur.
Cette nuance est au cœur du cheminement difficile de l’Espagne vers un embargo total sur les armes. Les législateurs parlent désormais d’une « déconnexion technologique », reconnaissant que les systèmes israéliens restent essentiels pour l’armée espagnole. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a même suggéré que Madrid pourrait finalement « se contenter » d’un embargo partiel.
Les promesses politiques se heurtent à la réalité industrielle.
Malgré l’engagement public de l’Espagne en faveur d’un embargo, des sources au sein du ministère de la Défense admettent qu’une rupture totale serait « très difficile », car des éléments clés de l’infrastructure militaire du pays dépendent des systèmes israéliens.
Souvent, les entreprises espagnoles acquièrent des licences auprès d’Israël pour fabriquer des produits sur le territoire espagnol.
Bien qu’il semble difficile de se passer complètement de la technologie israélienne, le gouvernement serait à la recherche d’alternatives aux contrats existants avec des entreprises liées à Israël. Il s’agit notamment des missiles antichars Spike LR2, produits sous licence par PAP Tecnos, une filiale de la société israélienne Rafael, et des lance-roquettes d’artillerie SILAM, impliquant les sociétés espagnoles EM&E et Rheinmetall Expal, ainsi que la société israélienne Elbit Systems.
Les données ne mentent pas.
Au-delà de la technologie, les données commerciales officielles montrent que l’Espagne continue d’acheter des armes à Israël, malgré l’embargo annoncé.
Selon les données du gouvernement, les importations espagnoles en provenance d’Israël sous le code TARIC 93 (armes et munitions) ont atteint 7 millions d’euros en 2024 et 10,2 millions d’euros en 2025.
Pour 2025, les importations d’une valeur de 6,8 millions d’euros relevaient de la sous-catégorie 9306901000 (bombes, grenades, torpilles, mines, missiles et munitions de guerre similaires et leurs parties) et de 3,4 millions d’euros du code 93069010 (armement et munitions de guerre).
La plupart de ces importations sont classées comme « projets stratégiques » par le ministère de la Défense. Conformément à la législation espagnole, les détails sont tenus confidentiels. Le ministère et la direction générale de l’armement et de l’équipement, responsable de l’acquisition et de la gestion de l’armement de l’État, n’ont pas répondu aux demandes de commentaires d’Euractiv à ce sujet.
Margarita Robles a déclaré aux législateurs que le gouvernement était en train de revoir les licences d’importation israéliennes et prévoyait d’annuler celles « qui ne fournissent pas de technologie stratégique à nos forces armées ». Si nécessaire, a-t-elle ajouté, le ministère pourrait « à titre exceptionnel » s’approvisionner auprès de pays tiers.
Renforcer les capacités nationales : un long chemin à parcourir
Margarita Robles soutient que les fabricants espagnols sont en mesure de gérer la transition vers l’abandon de la technologie militaire israélienne, affirmant que « les programmes peuvent être réalisés ici, en Espagne ».
Mais Carlos Martí, expert en défense à l’Institut général Gutiérrez Mellado, a déclaré que bon nombre des changements apportés par le gouvernement étaient superficiels et a estimé que les relations commerciales avec Israël « resteraient très probablement inchangées ».
Il a averti que la reconstruction des capacités industrielles, notamment les nouvelles chaînes d’approvisionnement, les équipements spécialisés et les talents en ingénierie, serait extrêmement difficile à court terme.
« Nous parlons de processus de fabrication qui prennent des années », a-t-il déclaré.
La plus grande entreprise de défense espagnole, Indra, ne dispose actuellement ni de la technologie ni des composants fabriqués en Israël nécessaires pour remplacer les systèmes existants, a expliqué Carlos Martí. Et d’ajouter que les économies de temps et d’argent sont les principales raisons de la dépendance de l’Espagne à l’égard des matériaux israéliens.
« Le discours du gouvernement selon lequel nous avons rompu nos liens avec Israël et avons donc développé cette technologie nous-mêmes est un mensonge », a-t-il affirmé.
Selon Carlos Martí, l’Espagne pourrait soit s’approvisionner indirectement en pièces israéliennes par l’intermédiaire de pays comme l’Italie ou la Turquie, soit continuer à fabriquer localement sous le prétexte de la « déconnexion technologique » et continuer à acquérir secrètement des licences israéliennes.
Malgré des liens industriels étroits et des intérêts économiques qui freinent son désengagement du secteur de la défense israélien, Madrid voit sa position de plus en plus contestée. Le gouvernement de Pedro Sánchez subit une pression croissante pour passer de la parole aux actes et imposer un embargo total.
Cette pression s’exerce au niveau du Congrès mais également au sein de sa propre coalition. Le Congrès a par ailleurs récemment soutenu une motion non contraignante appelant à l’arrêt des exportations et des importations, et dans un contexte de scandales de corruption nationale.
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