Lorsqu’on évoque l’Iran, deux figures politiques émergent dans le débat public : le président élu et le Guide suprême. Pourtant, leurs rôles respectifs sont rarement compris avec précision. Le président est à la une des médias, voyage, négocie des accords. Mais c’est le Guide, nommé à vie et non élu directement par le peuple, qui détient les rênes stratégiques du pays. Qui est exactement cette figure tutélaire ? Quels sont ses pouvoirs réels, inscrits dans la Constitution ou exercés dans l’ombre des institutions ? Et comment cette institution, unique au monde, s’articule-t-elle avec les mécanismes électoraux et républicains du régime ? Décryptage.
La République islamique d’Iran repose sur un concept théologico-politique élaboré par l’ayatollah Rouhollah Khomeini durant son exil en Irak et en France, dans les années 1970 : la Velayat-e Faqih, ou « tutelle du juriste théologien ». Cette doctrine constitue le socle idéologique du régime et la justification première de l’institution du Guide suprême.
Dans le chiisme duodécimain, majoritaire en Iran, la légitimité politique parfaite appartient au douzième imam, Muhammad al-Mahdi, entré en occultation au IXe siècle et dont le retour est attendu. En son absence, Khomeini soutient qu’aucun gouvernement ne peut être pleinement légitime s’il n’est pas supervisé par un juriste (faqih) possédant une compétence juridique éminente et une piété reconnue. Ce juriste, ou Guide, hérite alors des prérogatives politiques et religieuses de l’imam caché : préserver l’ordre islamique, garantir la justice sociale et protéger la communauté contre les déviations.
Adoptée lors du référendum constitutionnel de 1979 et réaffirmée dans la révision de 1989, la Velayat-e Faqih est inscrite dans le préambule et l’article 5 de la Constitution. Elle fait du Guide suprême à la fois le chef de l’État et la plus haute autorité religieuse du pays. La légitimité du système tout entier découle de sa fonction : le Guide n’est pas un simple arbitre, il incarne la continuité de l’autorité religieuse en l’absence de l’imam.
La Constitution iranienne, en son article 110, dresse une liste exhaustive des attributions du Guide. Celles-ci recouvrent des domaines aussi variés que la défense, la justice, les médias et l’orientation générale du régime. Ces pouvoirs peuvent être regroupés en quatre catégories fonctionnelles.
1. Commandement en chef des forces armées et de sécurité
Le Guide est le commandant en chef des forces armées. À ce titre :
- Il nomme et révoque les chefs d’état-major de l’armée régulière (Artesh) et le commandant en chef du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI, ou Pasdarans).
- Il déclare la guerre, la paix et la mobilisation générale.
- Il supervise les opérations militaires stratégiques et la politique de défense.
2. Nomination des hauts responsables non élus
Le Guide désigne directement les titulaires de plusieurs institutions clefs :
- Les six juristes membres du Conseil des gardiens (les six autres, juristes également, sont proposés par le pouvoir judiciaire et confirmés par le Parlement).
- Le chef du pouvoir judiciaire, qui nomme à son tour les juges des cours suprêmes et le procureur général.
- Le directeur de la radiotélévision nationale (IRIB).
- Le secrétaire et les membres du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, organe chargé d’arbitrer les conflits entre le Parlement et le Conseil des gardiens.
3. Définition des grandes orientations et arbitrage
Le Guide fixe les « politiques générales du régime » après consultation du Conseil de discernement. Ces orientations s’imposent aux pouvoirs publics. Il peut également recourir à des référendums et exercer un droit de grâce (commuer les peines) sur proposition du chef du pouvoir judiciaire.
4. Pouvoirs implicites et influence informelle
Au-delà des prérogatives écrites, la stature du Guide lui confère une autorité morale et politique considérable. Son opinion est systématiquement recherchée sur les dossiers sensibles (nucléaire, relations avec les grandes puissances, politique pétrolière). Aucune décision d’envergure n’est prise sans son assentiment, même si celui-ci n’est pas toujours formalisé.
Comment le Guide suprême est-il désigné et contrôlé ?
Le Guide n’est pas élu par le peuple. Sa désignation et sa supervision théorique relèvent d’une assemblée spécifique : l’Assemblée des experts (Majlis-e Khobregan).
Cette instance est composée de 88 théologiens élus au suffrage universel direct pour huit ans. Ses membres sont eux-mêmes soumis à la validation de leurs candidatures par le Conseil des gardiens. L’Assemblée a deux missions principales :
- Élire le Guide suprême parmi les candidats répondant aux critères constitutionnels.
- Surveiller son activité et, théoriquement, le révoquer s’il devient incapable d’exercer ses fonctions ou ne remplit plus les conditions requises.
Les critères requis pour être Guide ont évolué. La version initiale de la Constitution (1979) exigeait que le Guide soit un marja-e taqlid (source d’imitation, le rang le plus élevé du clergé chiite). En 1989, face à la nécessité d’assurer une succession fluide à l’ayatollah Khomeini, la Constitution fut révisée : le Guide peut désormais être un simple mojtahed (juriste compétent) sans nécessairement atteindre le rang suprême de marja. Cette modification permit à Ali Khamenei, alors hojatoleslam, d’accéder à la fonction.
Concernant le contrôle, la pratique diffère sensiblement de la théorie. L’Assemblée des experts ne s’est jamais réunie pour évaluer publiquement l’action du Guide, ni pour envisager sa révocation. Ses sessions se tiennent à huis clos et ses débats ne font pas l’objet de comptes rendus publics détaillés. Institutionnellement, l’Assemblée constitue davantage un mécanisme de légitimation et de continuité qu’un contre-pouvoir effectif.
Guide suprême et président : quelle répartition du pouvoir en Iran ?
Le système politique iranien est souvent qualifié de dyarchique. Il juxtapose une légitimité républicaine (le président, le Parlement, les conseils municipaux) et une légitimité religieuse (le Guide et les institutions qu’il nomme). Cette superposition implique une répartition des tâches précise, bien que déséquilibrée.
Le président est le chef de l’exécutif pour les affaires courantes. Élu au suffrage universel pour quatre ans, il dirige le gouvernement, met en œuvre le budget, négocie les accords internationaux (dans le cadre défini par le Guide) et gère l’administration civile. Il propose les membres de son cabinet, qui doivent recevoir un vote de confiance du Parlement.
Le Guide est le chef de l’État. Il n’intervient pas dans la gestion quotidienne, mais fixe les « lignes rouges » et les objectifs stratégiques. Son influence sur l’exécutif s’exerce par plusieurs canaux :
- Informellement, son bureau suit de près la composition du gouvernement et peut émettre des réserves sur certains ministres (notamment ceux de la Défense, du Renseignement et de l’Intérieur).
- Formellement, le Conseil des gardiens, dont il nomme la moitié des membres, valide la conformité des lois et, surtout, examine la qualification des candidats à toutes les élections.
L’histoire de la République islamique a montré que lorsqu’un désaccord persistant oppose le président au Guide, c’est toujours l’autorité de ce dernier qui prévaut. Les mandats d’Ahmadinejad (2005-2013) et de Rouhani (2013-2021) ont été marqués par des tensions avec le bureau du Guide, dans les deux cas, les présidents ont dû infléchir leurs positions ou voir leurs initiatives bloquées. Le président est révocable par le Parlement, le Guide, lui, ne l’est pas dans les faits.
La place du Guide suprême dans le système politique iranien répond ainsi à une logique de clé de voûte. Il n’est ni un monarque absolu, son pouvoir est constitutionnellement défini et théoriquement surveillé par l’Assemblée des experts, ni un simple symbole. Il détient des prérogatives étendues sur la défense, la sécurité, la justice, les médias et le contrôle de la constitutionnalité. Son autorité découle de la doctrine de la Velayat-e Faqih, qui fusionne en sa personne légitimité religieuse et autorité politique.
Comprendre le rôle du Guide, c’est comprendre que l’Iran fonctionne selon une double légitimité : l’une, électorale et républicaine, incarnée par le président et le Parlement, l’autre, théologique et non élue, personnifiée par le Guide et les institutions qu’il nomme. Cette architecture, qui n’est ni un présidentialisme classique ni une théocratie pure, explique à la fois la stabilité du régime face aux crises et ses contradictions internes. Le Guide reste, aujourd’hui comme hier, l’institution par laquelle se lit l’équilibre réel du pouvoir à Téhéran.
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