Des soldats marocains à Gaza
Lorsque Nasser Bourita a pris la parole à Washington, le 19 février 2026, pour annoncer la disponibilité du Maroc à déployer policiers et officiers au sein de la force internationale de stabilisation de Gaza, le message a dépassé le simple registre diplomatique. Pour la première fois, un pays arabe s’engageait publiquement à envoyer des hommes en uniforme dans l’enclave palestinienne. Ce geste, présenté comme une contribution à la stabilité, s’inscrit en réalité dans une stratégie bien plus large, construite depuis plusieurs années par Rabat.
La Force internationale de stabilisation de Gaza, créée après le cessez-le-feu, a été conçue pour sécuriser le territoire et faciliter l’installation d’une administration civile locale. Son format est ambitieux : environ 20 000 soldats et 12 000 policiers, avec un déploiement initial prévu dans la région de Rafah. Le dispositif est placé sous commandement américain et s’appuie déjà sur une infrastructure opérationnelle conjointe établie dans le sud d’Israël. Cinq pays ont confirmé leur participation militaire, mais l’Indonésie et le Maroc apparaissent comme les deux piliers du projet, Jakarta fournissant le plus gros contingent et Rabat assumant un rôle politique symboliquement décisif.
Sur le plan financier, l’effort international reste limité par rapport à l’ampleur de la reconstruction nécessaire. Plusieurs États du Moyen-Orient et d’Asie centrale ont alimenté un fonds dédié, mais les montants annoncés ne couvrent qu’une fraction des besoins estimés. Dans ce contexte, la condition posée par Israël — pas de reconstruction sans démilitarisation préalable du Hamas — pèse lourdement sur le calendrier et sur la crédibilité de l’ensemble du processus.
Pour comprendre l’engagement marocain, il faut remonter à la normalisation avec Israël en 2020, conclue sous l’égide de Washington. Cet accord reposait sur un échange clair : reconnaissance d’Israël par Rabat, reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, et ouverture d’une coopération sécuritaire et économique renforcée. Depuis, les liens militaires se sont densifiés, avec des acquisitions de drones, de systèmes de défense et de missiles, ainsi que l’implantation de capacités industrielles liées à ces technologies.
Dans cette perspective, l’entrée du Maroc dans l’ISF apparaît comme un nouvel acte d’une diplomatie assumée comme transactionnelle. Le dossier saharien reste la priorité absolue de Rabat, et chaque geste stratégique vise à consolider le soutien américain sur ce point. La convocation, fin février 2026, des différentes parties concernées par le Sahara occidental à Washington intervient d’ailleurs dans un contexte où le Maroc arrive renforcé par son positionnement sécuritaire.
Mais le risque est loin d’être théorique. Gaza demeure un territoire instable, densément peuplé, où aucune force extérieure ne peut garantir un retour rapide au calme. Le précédent de missions internationales prolongées ailleurs dans la région rappelle que la présence étrangère ne suffit pas toujours à neutraliser des acteurs armés enracinés. Pour Rabat, s’ajoute une dimension intérieure sensible : l’opinion publique marocaine s’est largement détournée de la normalisation avec Israël depuis la guerre, et les manifestations de soutien aux Palestiniens ont été nombreuses. Voir des soldats marocains déployés dans cette zone sera un test politique majeur.
À l’échelle régionale, ce choix renforce aussi une ligne de fracture. L’Algérie, soutien du Polisario, observe avec inquiétude le rapprochement stratégique entre Rabat et Washington, tandis que l’Iran, accusé par le Maroc de soutenir indirectement ses adversaires, voit se consolider un front sécuritaire opposé à ses alliés. En s’engageant à Gaza, le Maroc ne choisit pas seulement un rôle opérationnel : il confirme son ancrage durable dans un camp géopolitique précis.
Le pari est donc clair : accepter un risque sécuritaire et un coût politique interne pour obtenir des dividendes diplomatiques durables, en particulier sur le Sahara occidental. Reste à savoir si la réalité du terrain et les incertitudes régionales permettront à ce calcul de tenir ses promesses.
Jérémie de Jforum.fr
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