De notre envoyé spécial à Copenhague,
Et bonne année bien sûr ! Le 1er janvier dernier, pour son premier discours de 2026, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a présenté, entre autres résolutions, une loi permettant d’expulser plus rapidement les étrangers coupables de crimes. Un texte qui vient ajouter une nouvelle pierre à l’édifice anti-immigration construit par la cheffe d’Etat depuis bientôt 10 ans. Sauf que, particularité nordique, la « dame de fer » et sa politique « zéro migrant » ne sont pas issues d’un parti d’extrême droite, pas même de droite, mais des sociaux-démocrates danois, catalogués bien à gauche.
En 2015, le Danemark a vécu son 21 avril 2002 : le Dansk Folkeparti (DF, Parti populaire danois, d’extrême droite) a obtenu 21,1 % des voix aux élections législatives, devenant ainsi la deuxième force politique du pays. Conséquence : la Première ministre social-démocrate de l’époque, Helle Thorning-Schmidt, fait une « Lionel Jospin » et annonce son retrait de la vie politique. Mette Frederiksen arrive alors pour prendre la tête du parti. Elle fait de l’autoflagellation son credo et reconnaît une erreur en n’ayant pas écouté la préoccupation des classes populaires au sujet de l’immigration et « avoir eu tort sur l’intégration ».
Un parti « qui se salit les mains », un « mal nécessaire »
Le succès politique est sans appel : son parti s’impose en 2019 puis en 2022, avec cinquante sièges raflés cette année-là, son plus haut score depuis vingt ans. Le DF lui est balayé : seize sièges en 2019 et seulement cinq en 2022. « Il fallait bien qu’un parti traditionnel se salisse les mains, au lieu de se draper de vertus en laissant les populistes gagner », commente Johann en vidant sa bière. Et d’évoquer la montée du Rassemblement national en France, de l’AFD en Allemagne, de Reform UK chez les Britons…
« Peut-être que le reste du continent va sombrer, comme l’ont fait les Etats-Unis. Ce qu’a fait Frederiksen, c’était un mal nécessaire, pour éviter pire. La lutte contre l’immigration ferait gagner n’importe quel parti, alors autant que ce soit un parti qui défend l’Etat de droit. »
Paradoxe politique : pour bouter l’extrême droite hors du pays nordique, les sociaux-démocrates n’ont pas hésité à faire passer des lois parmi les plus radicales d’Europe. Accès à la citoyenneté durci – il faut désormais vivre douze ans sur place – limite du pourcentage d’immigrés dans un même immeuble, prestation sociale de plus en plus restreinte pour les étrangers… Les chiffres suivent. En 2015, 10.849 demandeurs d’asile ont été accueillis. Il n’y en avait plus que 860 en 2025, au plus bas depuis vingt ans.
Unanimité de l’opinion publique sur le sujet
A l’instar de Johann, ces mesures ne semblent toutefois pas choquer la population. « Il existe une très large majorité, tant dans l’opinion publique danoise qu’au Parlement, en faveur d’une politique d’immigration stricte », confirme Lawand Hiwa Namo, consultant en politique danois. Certains partis situés plus à gauche que les sociaux-démocrates ont même conclu que « pour défendre les plus vulnérables, ils doivent accepter une ligne dure sur l’immigration. »
Car il y a une chose que la population redoute plus que tout : la fin du modèle social, socle du pays et fierté nationale. « Nous sommes un petit bout de paradis, mais un paradis fragile et rapidement menacé », défend Mikkel, banquier de 32 ans en bon Picsou. C’est une idée communément admise au Danemark, désespère Jamal, kiné soixantenaire et surtout maroco-danois : « Ils sont persuadés d’avoir le meilleur pays de la planète, et que tout le monde veut en abuser. Tout étranger sur place devient un suspect… et forcément un profiteur ! ».
« Il n’y a de place que pour une culture et une religion »
Si la guerre en Ukraine a un peu adouci les âmes, le royaume nordique se situe dans la moyenne basse européenne d’accueil (23e place sur 27). Surtout, les réfugiés ukrainiens ont, à leurs dépens, accentué les critiques envers l’immigration musulmane, épicentre des crispations identitaires. « Je veux bien que des gens viennent chez nous mais pas s’ils ne s’intègrent pas », insiste Kirsten (prénom modifié), 51 ans. Elle renvoie dos à dos « les réfugiés ukrainiens » et leur « culture européenne » aux « femmes voilées » ou aux « musulmans qui se plaignent quand il y a du porc au restaurant ». Pour les nuances, on repassera…
Johann pointe la taille ridiculement petite de son pays. « Ici nous faisons 300 kilomètres par 300, nous sommes six millions. Dans ce petit espace, il n’y a pas la place que pour une culture et une religion. L’islam n’est pas la bienvenue ici, elle n’a rien à faire ici. »
Jamal ressent ces dernières années « un racisme décomplexé ». « Les gens y sont moins éduqués à la différence qu’ailleurs », insiste le kiné. Les anecdotes s’enchaînent. Sa fille qui a ramené de l’école un cours où une personne de couleur noire était désignée comme « nègre ». « La maîtresse n’y a rien trouvé à redire », insiste-t-il. Ou la nouvelle femme de son oncle qui a comparé un chauffeur de taxi noir à un singe sans choquer l’assistance. Il évoque également ces Coran brûlés ostensiblement en manifestation « pour le plaisir de choquer et de faire mal ».
Le contre-exemple suédois
Accusés d’être un brin paranoïaque, les Danois aiment brandir l’exemple de la Suède. Moins de 30 kilomètres et un pont séparent Copenhague de Malmö, mais vous ne trouverez pas plus grand écart dans la politique migratoire qu’entre ces deux voisins. La Suède se rêve en « superpuissance humanitaire », selon les mots de l’ancien Premier ministre. En 2015, le pays enregistrait 162.0000 demandes d’asile pour 10 millions d’habitants, en faisant le premier pays au monde en matière de proportion d’accueil.
Or, ces dernières années, la criminalité a connu une hausse sans précédent. Les homicides ont augmenté de 26 % depuis 2010, on estime à plus de 200 le nombre de gangs violents dans le pays, les fusillades ont connu une forte hausse en dix ans… Il n’en fallait pas plus à Copenhague pour faire un lien avec la politique migratoire alors que les causes de cette augmentation sont multiples.
L’extrême-droite en embuscade ?
Si la stratégie de Mette Frederiksen est pour l’instant un incontestable succès politique, la gauche pourrait bien, à nouveau, se faire dépasser par l’extrême droite à force d’avoir ouvert la boîte de Pandore. « Le débat s’est déplacé vers un terrain où même les Sociaux-démocrates ne peuvent plus suivre. La discussion porte à présent sur la »ré-immigration’, l’idée d’expulser du pays des personnes qui ont obtenu la nationalité danoise », alerte Lawand Hiwa Namo.
Et d’insister : « On voit également certaines personnes dans l’opinion publique commencer à parler de la »danoïté » non plus seulement comme des valeurs et une culture, mais comme quelque chose de génétique. » A force de jouer avec le feu, même un pays de glace peut se brûler.
La source de cet article se trouve sur ce site

