Chaque nation mobilise ses héros, ses tragédies et ses légendes du passé. De ceux qui crient « Jeanne, au secours » aux héritiers protéiformes du Gaullisme, la France n’est pas exempte de ces récupérations passéistes. Plus à l’est, la Russie contemporaine est, elle, devenue maîtresse dans l’art de convoquer l’Histoire à des fins idéologiques. Le discours de Vladimir Poutine prononcé le 12 juillet 2021 constitue l’un des exemples les plus criants de cette réécriture. Dans cet essai publié six mois avant l’invasion de l’Ukraine, le maître du Kremlin niait l’existence même de l’Ukraine et de la Biélorussie en tant que nations distinctes de la Russie.
Convoquant des sources historiques, le président russe assurait alors que ces trois peuples étaient « héritiers de l’ancienne Rous’ qui a été le plus grand pays d’Europe » et qu’à l’époque « la noblesse comme les gens du peuple considéraient la Russie comme un espace commun, comme leur Patrie ». En niant l’existence de nations distinctes, ce récit historique pose les bases idéologiques d’une remise en cause des frontières issues de l’après-guerre froide.
Un dangereux « révisionnisme »
En tenant ces propos, « Vladimir Poutine instrumentalise une querelle d’historiens très ancienne. C’est du révisionnisme », analyse Carole Grimaud. La doctorante en Sciences de l’information et communication et spécialiste en géopolitique de la Russie rappelle d’ailleurs que « la guerre a commencé comme ça en ex-Yougoslavie. Des historiens se sont accordés pour dire que les terres du Kosovo étaient serbes puisque les premiers Serbes avaient enterré des combattants et construit des églises là-bas. Ensuite, ça a été repris politiquement et c’est là que ça devient systématiquement dangereux. »
« L’agression russe contre l’Ukraine cherche sa légitimation dans la réinterprétation du Moyen Âge », observe l’archéologue et historien russe réfugié en France Aleksandr Musin, qui estime que « l’histoire de la Russie ne peut être pleinement comprise que depuis les optiques de ses voisins ». Au cœur de cette bataille mémorielle se trouve la Rous’, un territoire médiéval autour de Kiev devenu l’un des piliers du récit national promu par le Kremlin.
« Elle est présentée comme le prédécesseur direct de la Russie bien que les relations historiques entre la Rous’ et la Russie, ainsi qu’entre les Rous’ et les Russes, soient beaucoup plus complexes que celles entre les Francs et les Français et entre la Francia et la France », explique Aleksandr Musin. Cet espace, très vaste, s’étendait de la Baltique à la mer Noire et a regroupé différentes populations slaves pendant plusieurs siècles. Contrairement à ce qu’affirme Vladimir Poutine, « ce n’était pas vraiment un pays mais un ensemble de principautés, une confédération en quelque sorte », précise Carole Grimaud.
« Un autre récit que celui de la Russie poutinienne »
Face à cette réécriture du passé, le monde académique tente d’opposer d’autres récits, fondés sur des sources écartées par la propagande russe. C’est l’un des objectifs de la chaire « Transferts culturels », inaugurée au campus Condorcet début février et qui ambitionne de traduire en français la Première chronique de Novgorod, un ensemble de textes écrits entre le XIIe et le XIVe siècle. « Elle permettra un autre récit que celui de la Russie poutinienne », s’est félicité Pierre-Paul Zalio, président du campus Condorcet, en introduction de ce projet académique.
Ce texte « permet notamment de montrer que Novgorod ne se considérait pas comme faisant partie de la Rous’ », explique Aleksandr Musin, titulaire de cette nouvelle chaire. Selon l’historien, toutes les sources écrites médiévales n’ont pas été mobilisées de la même manière par la propagande russe. « C’est surtout le Récit des temps passés, la Chronique dite de Nestor, qui fait l’objet de manipulations par l’historiographie et la propagande en Russie », explique-t-il. À l’inverse, « la Première chronique de Novgorod a été beaucoup moins utilisée », car elle met en lumière « des différences importantes entre les régions de l’Europe orientale, tant sur le plan culturel qu’identitaire ».
En Russie, cette instrumentalisation de l’histoire s’accompagne aujourd’hui d’un contrôle croissant de la recherche. « Les historiens russes ne peuvent plus travailler. Les archives se sont progressivement fermées, les sujets sont étroitement encadrés », alerte Carole Grimaud. Face à cette confiscation de l’histoire, le monde académique libre constitue l’un des derniers remparts contre sa falsification.
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