La reconstruction de Gaza cache un piège
La perspective d’une reconstruction de la bande de Gaza nourrit de nombreux espoirs sur la scène internationale. L’ouverture annoncée du point de passage de Rafah et la mise en place d’un gouvernement technocratique sont présentées comme les premiers jalons d’un retour progressif à la stabilité. Pourtant, derrière ces avancées visibles, se dessine un scénario plus préoccupant : celui d’une reconstruction qui servirait, en réalité, de tremplin à une nouvelle phase de confrontation.
L’ouverture partielle de Rafah doit permettre l’entrée quotidienne d’un nombre limité de personnes et la sortie de quelques centaines vers l’Égypte, sans flux commerciaux. Cette mesure, bien que symboliquement forte, reste très éloignée des besoins réels. Des dizaines de milliers de Gazaouis attendent de pouvoir franchir ce passage, qu’il s’agisse d’étudiants, de familles séparées ou de personnes cherchant des soins médicaux. Les enquêtes d’opinion menées ces derniers mois montrent par ailleurs qu’une part significative de la population souhaiterait quitter temporairement ou durablement la bande de Gaza. Dans ce contexte, l’impact concret de cette ouverture demeure limité, même si elle marque une transition entre la phase d’urgence humanitaire et une tentative de normalisation.
Sur le plan humanitaire, la situation s’est nettement améliorée depuis le cessez-le-feu. Chaque semaine, plusieurs milliers de camions acheminent vivres et médicaments, dépassant largement les seuils minimaux nécessaires. Les marchés se réapprovisionnent et certaines activités reprennent. Toutefois, cette amélioration masque une réalité structurelle préoccupante : une grande partie du territoire est détruite, et la majorité de la population vit concentrée sur une fraction réduite de la bande, tandis que le reste demeure sous contrôle israélien. Les infrastructures éducatives et médicales sont en cours de remise en état, mais restent insuffisantes pour répondre à la demande. De plus, une partie essentielle du tissu économique local a quitté Gaza durant la guerre, compromettant les perspectives de relance rapide.
C’est dans ce contexte fragile que le Hamas ajuste sa stratégie. Le mouvement ne perçoit pas la phase actuelle comme une fin de crise, mais comme le point le plus bas à partir duquel il peut rebondir. L’histoire récente nourrit cette lecture : après avoir été sévèrement affaibli au début des années 2000, le Hamas avait réussi en quelques années à se transformer en une force militaire structurée, capable de prendre le contrôle total de la bande de Gaza. Aujourd’hui encore, il affiche une flexibilité tactique, mais refuse toute concession stratégique sur le désarmement.
Trois objectifs guident actuellement son action. Le premier consiste à préserver sa survie politique et sociale dans l’ordre d’après-guerre. Le second vise à contrôler les circuits de la reconstruction et des financements internationaux, condition indispensable à son influence. Le troisième, étroitement lié aux deux premiers, est le maintien de sa branche armée. Pour financer et protéger cette dernière, le Hamas cherche à conserver un contrôle effectif sur les mécanismes civils et sécuritaires, y compris sous un gouvernement technocratique officiellement indépendant.
Sur le terrain, cette emprise se manifeste déjà. Les responsables sécuritaires du futur gouvernement sont contraints d’opérer depuis des zones périphériques, hors du cœur de Gaza, illustrant les limites de leur autonomie réelle. Parallèlement, le Hamas reconstitue ses structures militaires, recrute de nouveaux combattants et réorganise sa chaîne de commandement. Les gestes d’ouverture évoqués — démantèlement partiel d’installations, concessions symboliques sur l’armement — relèvent davantage de la mise en scène que d’un changement de cap durable.
Dans ces conditions, la probabilité d’une reprise des combats apparaît élevée. Le fossé entre les exigences d’Israël et de ses alliés, qui conditionnent la reconstruction à un démantèlement réel du Hamas, et ce que le mouvement est prêt à accepter, demeure profond. Sans un affaiblissement structurel de son appareil militaire, politique et social, toute phase de reconstruction risque de devenir une simple étape intermédiaire, préparant le terrain à un affrontement futur plutôt qu’à une stabilité durable.
Jérémie de Jforum.fr
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