Rapport sur l’état de l’antisémitisme dans le monde de l’Université de Tel-Aviv
A l’occasion de la Journée internationale de la commémoration de la Shoah, le Centre d’études sur le judaïsme européen contemporain de l’Université de Tel-Aviv a publié son rapport annuel intitulé pour la cinquième année consécutive « Pour une juste cause », qui examine les actions menées à travers le monde pour préserver le patrimoine juif, commémorer la Shoah et lutter contre le racisme et l’antisémitisme.
Cette année, le document de 104 pages, qui contient notamment un très intéressant article sur la réhabilitation d’Alfred Dreyfus, et la pérennité de « l’Affaire » dans la France contemporaine, met en lumière une inquiétante évolution mondiale dans la commémoration de la mémoire de la Shoah, plaçant désormais l’accent sur « les Justes parmi les Nations », et alerte sur le risque de perdre le contexte historique.
Le rapport établit que la tendance la plus marquante en matière de commémoration de la Shoah dans le monde au cours des deux dernières décennies, tendance qui s’est renforcée l’an dernier, est la création de musées et d’expositions consacrés à l’histoire des Justes parmi les Nations, personnes non juives qui ont héroïquement risqué leur vie et celle de leurs familles pour sauver des Juifs de l’extermination, certains d’entre eux ayant sauvé des centaines de personnes.
Une exception rarissime
C’est le cas au Japon, où les deux principaux musées à la mémoire de la Shoah sont consacrés à la figure de Chiune Sugihara, diplomate japonais qui a sauvé des centaines de Juifs. En Lettonie, le principal musée de la Commémoration de la Shoah met l’accent sur la figure du Juste parmi les Nations Jānis Lipke, qui a mis à profit son poste dans la Luftwaffe pour sauver des centaines de Juifs et en a caché dans un bunker qu’il avait construit sous sa maison, au péril de sa vie. En République tchèque, le « Musée des Survivants » a ouvert ses portes en mai 2025 sur les ruines de l’usine où Oskar Schindler a employé près de 1 200 Juifs, contribuant ainsi à leur sauvetage. Outre une exposition consacrée à Schindler, le musée présente des témoignages de survivants de l’Holocauste.
Dans le Tennessee aux Etats-Unis, une nouvelle exposition à l’université locale retrace le parcours du prisonnier de guerre américain Roddie Edmonds, qui a refusé d’obéir à un ordre nazi d’identifier les prisonniers de guerre juifs pour les séparer du reste des soldats. À Shanghai, une exposition au « Musée des Réfugiés juifs » est consacrée à l’action du diplomate chinois Feng Shan Ho, qui a délivré des visas à des Juifs pour leur sauver la vie. En Bulgarie, la maison reconstruite de l’ancien vice-président du Parlement, Dimitar Peshev, est ouverte au public. Les visiteurs peuvent y découvrir les actions qu’il a entreprises pour empêcher la déportation de 48 000 Juifs de Bulgarie en mars 1943.

Selon le Prof. Uriya Shavit, directeur du Centre : « L’attention portée aux Justes parmi les Nations est bienvenue, car elle nous offre une leçon d’humanité et d’humanisme et nous rappelle la capacité des individus à se rebeller contre la tyrannie et à faire le bien. Mais il est essentiel que l’histoire de ces Justes soit enseignée dans son contexte et non pour estomper le passé. Malheureusement, les sauveteurs de Juifs ont été une exception rarissime durant la Shoah ».
L’Affaire Dreyfus et la « guerre franco-française »
Le Dr. Carl Yonker, auteur de l’article a déclaré : « Les enseignants doivent veiller à ce que les élèves n’abordent les musées et les expositions consacrés aux Justes parmi les Nations qu’après avoir reçu une formation approfondie sur l’histoire de l’antisémitisme, du nazisme et de la Shoah. Il est plus facile pour les enseignants de se concentrer sur les aspects positifs plutôt que sur les aspects négatifs, mais il est à craindre que l’accent mis sur les sauveteurs n’aboutisse à occulter la dure réalité historique ».
Le rapport analyse en détail la décision prise en 2025 par la France, passée relativement inaperçue dans le monde, de faire du 12 juillet 1906, jour de l’acquittement du capitaine Alfred Dreyfus, une journée nationale de commémoration qui viendra s’ajouter aux quatre autres grandes fêtes nationales françaises (1er juillet, 1er mai, 8 mai et 11 novembre) pour célébrer « la victoire de la justice et de la vérité sur la haine et l’antisémitisme ». La mesure faisait suite au vote de l’Assemblée en faveur de la promotion à titre posthume de Dreyfus au grade de général de brigade, le 2 juin précédent, après 130 années d’attente.

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Le président Emmanuel Macron, à l’origine de cette initiative, a exhorté chaque Français à rester vigilant et à persévérer « contre les vieux démons antisémites ». Cependant, selon le rapport, et contrairement aux déclarations du Président Macron, la France est encore loin d’avoir gagné ce combat. L’intérêt public que continue de mobiliser « l’Affaire » montre que, plus que tout autre épisode de l’histoire française moderne, elle met à l’épreuve les idéaux français de justice, d’égalité et de citoyenneté face à leur application réelle, et sert de reflet et d’indicateur moral chaque fois que la République s’interroge sur son identité.
« Si l’Affaire perdure », écrit le chercheur, « c’est parce qu’elle met en scène un moment clé de la « guerre franco-française », une sorte de guerre intestine entre la gauche et la droite qui a débuté pendant la Révolution. D’un côté, une France universaliste, ouverte et civique, ancrée dans les Lumières et la promesse révolutionnaire de liberté, d’égalité et de fraternité ; de l’autre, une France attachée à ses traditions, catholique, ethniquement et culturellement exclusive ».
« L’Europe, le continent perdu »
L’article central de la brochure, intitulé « Europe, le continent perdu » analyse les raisons pour lesquelles certains pays d’Europe sont devenus nettement plus hostiles à Israël que d’autres. Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs gouvernements européens ont adopté des positions particulièrement hostiles à Israël, qui se sont caractérisées par la rapidité avec laquelle ces pays sont passés d’une sympathie initiale après le 7 octobre à de vives critiques à l’égard de ce pays, se positionnant en première ligne des demandeurs de sanctions contre lui pour sa politique à Gaza. Ce groupe anti-israélien comprenait l’Islande, l’Irlande, le Luxembourg, Malte, la Norvège, la Slovénie et l’Espagne, et dans un premier temps également la Belgique. S’appuyant sur l’analyse de dizaines de sondages d’opinion et de centaines de discours, déclarations, publications sur les réseaux sociaux et tribunes libres, ainsi que sur des entretiens avec plus de 30 personnalités politiques, diplomates, journalistes et universitaires, l’étude suggère que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les pays européens les plus défavorables à Israël ne sont pas forcément ceux qui ont une longue tradition antisémite ni ceux qui comptent d’importantes minorités musulmanes. Le rapport identifie six aspects communs à ces pays dits du P8 qui, en se cumulant, ont favorisé leurs attitudes particulièrement hostiles à Israël depuis le 7 octobre 2023 : un gouvernement de coalition orienté à gauche, alors que la politique israélienne est dominée depuis plus de vingt ans par des coalitions conservatrices ; la faible place de la Shoah dans l’histoire de ces pays ; des récits nationaux adaptés à l’identification à la cause palestinienne ; la préexistence d’opinions anti-israéliennes profondément ancrées ; les faibles implications nationales des décisions diplomatiques concernant le Moyen-Orient ; enfin la faible portée, voire l’inexistence de la diplomatie publique pro-israélienne dans ces pays.
Les autres articles du rapport traitent notamment des relations du roi Charles III avec le judaïsme, de l’essor de la philatélie juive, et des liens de Stefan Zweig avec le judaïsme et le sionisme, ainsi que les raisons de sa renaissance littéraire dans l’Israël contemporain.
28 janvier 2026
JForum.fr avec www.ami-universite-telaviv.com
Photos :
1. Exposition de Chiune Sugihara au Centre d’éducation sur l’Holocauste à Fukuyama, Japon, septembre 2025
2. Exposition Alfred Dreyfus au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris, France, août 2025
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