Que dit le Judaïsme face à l’intelligence artificielle

Vues:

Date:

Le judaïsme et l’intelligence artificielle: la responsabilité après l’intelligence

L’intelligence artificielle n’inquiète pas le judaïsme dans le sens qui domine aujourd’hui le débat public : machines plus rapides, systèmes plus intelligents, risques existentiels, bouleversements économiques ou vides réglementaires. Ces questions comptent, mais elles sont secondaires. Ce qui préoccupe le judaïsme face à la nouvelle époque dans laquelle l’humanité entre, c’est l’être humain qui construit l’IA — et les conditions morales dans lesquelles la responsabilité peut encore subsister.

L’inquiétude fondamentale du judaïsme est à la fois simple et troublante : le plus grand danger posé par l’intelligence artificielle n’est pas que les machines deviennent trop puissantes, mais que les êtres humains cessent d’être responsables. Non parce qu’ils choisiraient l’irresponsabilité, mais parce que les structures mêmes à travers lesquelles l’action se déploie aujourd’hui ne requièrent plus, en aucune manière, un sujet responsable.

L’IA n’introduit pas ce danger. Elle en parachève une longue trajectoire.

Depuis des décennies, la civilisation moderne réorganise l’action humaine autour de la vitesse, de l’échelle, des systèmes et de l’optimisation. La responsabilité — jadis comprise comme la capacité de répondre devant autrui, devant la loi, devant Dieu ou devant l’histoire — s’est amincie, déplacée, dissoute dans des processus trop complexes pour être interrompus et dans des autorités trop diffuses pour être interpellées. L’intelligence artificielle accélère ce mouvement jusqu’au point de rupture. Elle n’agit pas seulement plus vite que le jugement humain ; elle agit d’une manière qui dissout les conditions mêmes dans lesquelles le jugement pourrait encore avoir lieu.

C’est pourquoi les réponses habituelles échouent. La régulation gouverne des outils, non le sens. L’éthique suppose des agents capables de s’arrêter. La transparence explique des résultats, mais l’explication n’est pas la responsabilité. Les modèles de « l’humain dans la boucle » insèrent des personnes dans des systèmes dont le rythme rend l’intervention purement performative. Chaque solution traite les conséquences et laisse intact l’échec le plus profond.

Cet échec est anthropologique.

La responsabilité n’est pas une valeur que l’on ajoute à l’action après coup. Elle est une structure de temps, d’autorité et de subjectivité qui doit exister avant que l’action n’advienne. Elle exige de la lenteur. Elle exige de l’interruption. Elle exige un sujet qui puisse être interpellé, questionné, sommé de rendre des comptes. Là où ces conditions disparaissent, la vie morale n’évolue pas : elle s’évapore.

Le judaïsme importe ici non comme théologie, mais comme architecture morale.

Bien avant la science moderne, l’industrialisation, la bureaucratie ou les systèmes numériques, le judaïsme avait élaboré une compréhension radicalement différente de ce que signifie être humain dans l’histoire. Il a refusé le destin comme explication morale. Il a rejeté l’idée que le pouvoir puisse se justifier lui-même. Il a insisté sur le fait que la réalité devait rester suffisamment intelligible pour pouvoir être jugée. Il a formé les êtres humains à vivre dans l’obligation, et non dans l’inévitabilité.

Le judaïsme ne se définit pas seulement par la croyance, le rituel ou la loi. Il se définit par la capacité de répondre. La vie appelle, et l’être humain doit répondre. Le silence n’est pas l’humilité ; le silence n’exonère personne de l’implication : il la fige sans l’examiner. L’obéissance n’est jamais le terme ultime de la responsabilité. Même Dieu, dans l’imaginaire biblique et rabbinique, est lié par l’alliance et soumis à une exigence morale.

Le judaïsme ne critique pas la technologie. Il critique la disposition de la civilisation à vivre sans être interpellée.

Le judaïsme met en cause deux illusions rassurantes.

La première est la croyance selon laquelle l’intelligence serait le trait définitoire de l’être humain. Le judaïsme ne l’a jamais soutenue. L’intelligence est instrumentale ; la responsabilité est constitutive. Un être peut calculer, prédire et optimiser sans compréhension, sans jugement et sans obligation. L’intelligence artificielle révèle cette distinction avec une brutalité saisissante.

La seconde illusion est l’idée que la responsabilité pourrait être externalisée — vers des systèmes, des institutions, des experts ou des procédures. Le judaïsme rejette cette possibilité. La responsabilité n’est pas transférable. Elle peut être différée, masquée ou niée, mais jamais supprimée sans vider la vie morale de l’intérieur. La responsabilité ne se conçoit pas par design. Elle ne peut qu’être assumée — ou refusée.

En appliquant ce même standard moral à la vie juive contemporaine, le judaïsme met également en lumière la manière dont le pouvoir, l’autorité et le silence menacent aujourd’hui le judaïsme lui-même : depuis des monopoles rabbiniques qui confondent la loi avec la totalité du judaïsme, jusqu’aux défaillances politiques et communautaires de responsabilité, brutalement révélées après le 7 octobre.

Le judaïsme ne prétend pas que l’intelligence artificielle détruira l’humanité. Il affirme quelque chose de plus inquiétant : que l’humanité pourrait abandonner volontairement la charge qui la définissait autrefois. Que cet abandon soit inévitable est la question ultime à laquelle les Juifs doivent répondre.

La question n’est donc pas ce que feront nos systèmes.
Elle est de savoir si nous serons encore là, dans toute notre humanité, pour répondre lorsque l’IA agira en notre nom.

Le judaïsme n’a jamais promis l’inévitabilité.
Il a promis l’obligation.

Le rabbin Moshe Pitchon est philosophe et intellectuel public. Son travail explore la responsabilité morale, l’agence humaine et les défis éthiques des transformations technologiques contemporaines.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la pensée juive, à la religion et à la politique, dont Something New Is Happening: The Life and Times of Naftali Bennett et The Maccabean Playbook: Then and Now, publiés en anglais et en espagnol, ainsi que Palavra de Deus: Comentários Bíblicos do Século 21, en portugais.
Ses écrits s’attachent à comprendre comment le jugement humain, la responsabilité et la dignité sont mis à l’épreuve par des conditions modernes telles que l’automatisation, la fragmentation institutionnelle et l’accélération de la puissance technologique. Dans son dernier livre, Judaism and Artificial Intelligence: Dignity and Moral Responsibility, il met la pensée éthique juive en dialogue avec les débats contemporains sur la gouvernance de l’IA, l’éthique et l’agence humaine, en soutenant que la responsabilité doit demeurer humaine si la vie morale veut perdurer.

JForum.Fr

La rédaction de JForum, retirera d’office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

La source de cet article se trouve sur ce site

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

PARTAGER:

spot_imgspot_img
spot_imgspot_img