Le marché du travail israélien se caractérise par une très faible participation de larges groupes de la population.

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Historiquement, la construction d’Israël s’est faite dans un contexte de contraintes structurelles importantes : l’économie bénéficie de peu de ressources naturelles et d’un marché intérieur restreint. Rapidement, cela a confronté le jeune État à des déséquilibres de sa balance extérieure et fortement orienté la politique de développement vers une stratégie de spécialisation dans l’innovation et la tech d’exportation (initialement étatique et militaire). Pour y parvenir, le pays capitalise sur son réseau d’universités et sur sa main-d’œuvre qualifiée, son principal avantage comparatif, consolidé par les vagues d’immigration successives – la dernière datant de la chute de l’URSS dans les années 1990. Il en résulte qu’aujourd’hui, le secteur de la tech occupe une position dominante dans l’économie. Il représente environ un cinquième du PIB, plus de 50% des exportations, et emploie 11,5% de la main-d’œuvre[1]. Un rapport de 2024, réalisé conjointement par l’Autorité israélienne de l’innovation et le ministère des Finances, a mis en lumière que le secteur représentait près d’un quart des revenus de l’État en 2020, dont 85% dérivant de l’impôt sur le revenu payé par les travailleurs de la tech[2]. La concentration de l’activité économique sur ce secteur, et la forte dépendance qui en découle (de l’ordre de celles connues par les économies pétrolières, par exemple) sont donc réelles.

Cependant, à première vue, le concept de rente semble difficilement applicable ici. Ce qui gêne principalement, c’est la notion de passivité que l’on associe au concept – un revenu régulier tiré d’un actif ou d’une position économique. D’abord, le secteur de la tech israélien est constamment entretenu par des investissements en R&D massifs. Le pays ressort comme un champion mondial en termes de dépenses dans la R&D civile – à hauteur de 6,4% du PIB en 2023 – et l’écart avec les autres pays de l’OCDE se creuse. Ensuite, il n’y a pas de position monopolistique ou oligopolistique, ni au niveau national, ni au niveau international, sauf au sens de Schumpeter – c’est-à-dire une position temporaire et fragile[3], qui nécessite de se renouveler constamment.

Les entreprises privées sont soumises à une hyperconcurrence permanente et globale, notamment face aux géants de la tech américains – ce qui ne permet pas d’assurer un revenu passif, comme celui garanti par une rente pétrolière (pour continuer le parallèle).

Pourtant, sans abus de langage, on peut tout de même observer qu’Israël a progressivement développé certaines caractéristiques d’une économie de rente, autour de la tech. Au-delà de la concentration et de la forte dépendance économique, cet angle d’analyse permet de mettre à jour deux vulnérabilités majeures de l’économie.

D’abord, le modèle de croissance économique israélien par l’innovation ne permet pas de vérifier les théories de la croissance endogène[4] classiques selon lesquelles les gains de l’innovation, comme un bien public, doivent se diffuser au reste de l’économie par trois principaux biais : le développement du capital humain (la connaissance), les biens d’équipement qui intègrent les nouvelles technologies, et les effets d’apprentissage (le savoir-faire). En réalité, le constat est que le pays, via la spécialisation dans la tech, a développé une économie duale, sans diffusion horizontale (entre secteurs) ni verticale (salaires, emplois) au reste de l’économie. La productivité des secteurs hors-tech reste bien inférieure à celle des autres pays développés[5]. Par ailleurs, en 2022, Israël avait l’un des taux de pauvreté les plus élevés de l’OCDE. La structure économique apparaît alors assez semblable à celle d’une économie de rente, en ce que celle-ci devient davantage un obstacle aux gains de productivité, à la diversification et au développement des exportations en dehors du secteur tech. Le modèle de croissance a débouché sur le développement d’une « élite tech », qui concentre les bénéfices de l’innovation.

Cela dit, des travaux plus récents[6] apportent des explications aux blocages de diffusion des gains de productivité de l’innovation, qui semblent s’appliquer au cas israélien. Ceux-ci avancent notamment que les entreprises choisissent d’orienter leurs efforts de R&D vers les secteurs où elles peuvent obtenir des rendements monopolistiques élevés et temporaires (brevets, exportations), ce qui limite les « spillovers » technologiques (l’innovation n’agit plus comme un bien public) si des frictions institutionnelles ou sociales persistent dans l’économie. Dans le cas d’Israël, de fortes rigidités et de larges exclusions sur le marché du travail et dans l’éducation (développées ci-après) peuvent expliquer l’absence de diffusion par les canaux classiques des théories de la croissance endogène.

Ensuite, étudier le secteur tech sous l’angle de la rente permet d’envisager la main-d’œuvre qualifiée qui la nourrit comme la ressource, l’actif, à l’origine de la rente. Le sujet de la rareté, de la disponibilité, et du caractère fini de la ressource émerge alors – en parallèle à l’analyse que l’on pourrait faire de réserves de sous-sol pour une rente pétrolière. Mais, ce qui apparaît aussi, c’est la très grande particularité de cette ressource de rente, qui n’est pas attachée au pays et est donc mobile. Cette approche met en avant les principaux risques dans la trajectoire économique de long terme du pays liés à la disponibilité de la main-d’œuvre qualifiée en Israël et à la pérennité de la rente associée.

[1]Annual Report: The State of Hight-Tech in 2025”, Israel Innovation Authority

[2] High-tech sector’s contribution to State revenues from Individuals and Companies.

[3] Selon Schumpeter, la position monopolistique par l’innovation désigne la situation temporaire où l’entrepreneur innovant acquiert un monopole grâce à une nouveauté (produit, procédé ou marché). Cette position reste éphémère, car l’imitation par les concurrents la dissout rapidement, relançant le cycle d’innovation.

[4] Les théories de la croissance endogène désignent un ensemble de modèles qui expliquent la croissance de long terme par des mécanismes internes à l’économie (accumulation de connaissances, capital humain, R&D, infrastructures), et non par un « progrès technique » extérieur et inexpliqué.

[5] « La cyberpuissance israélienne. L’essor inachevé de la start-up nation ? », Jean-Christophe Noël, Ifri, 2020

[6] Notamment ceux d’Acemoglu ou le dernier prix Nobel Aghion et Howitt

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