Le rapprochement turco-égyptien inquiète Jérusalem

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Le rapprochement turco-égyptien inquiète Jérusalem

Officiellement, il ne se trame rien de mystérieux. Juste une série de visites ministérielles, des conférences de presse polies et des déclarations sur la paix et la stabilité régionales. Pourtant, derrière les sourires calibrés d’Ankara et du Caire, une question s’impose à Jérusalem : que construisent exactement Recep Tayyip Erdogan et Abdel Fattah al-Sissi, et où l’État hébreu se situe-t-il dans cette nouvelle architecture qui se dessine au Moyen-Orient ?

Le quotidien égyptien Al-Ahram parle de « constantes immuables » pour décrire la place de l’Égypte et de la Turquie dans la région. Deux puissances démographiques, militaires et économiques, dotées d’une profondeur historique commune, de liens familiaux anciens et d’un prestige stratégique qui dépasse leurs frontières. Pendant une décennie, ces deux capitales se sont pourtant tourné le dos, sur fond de coup d’État en Égypte, de soutien turc aux Frères musulmans et de rivalité en Méditerranée orientale. Mais cette page est en train d’être tournée à grande vitesse.

En quelques années, les gestes symboliques se sont enchaînés : poignée de main entre Erdogan et Al-Sissi, retour des ambassadeurs, visites présidentielles croisées, puis mise en place de mécanismes de coopération structurés. Tout récemment, la rencontre entre le ministre égyptien des Affaires étrangères Badr Abdel Ati et son homologue turc Hakan Fidan à Ankara a marqué une nouvelle étape. Abdel Ati n’est pas venu les mains vides : il a remis à Erdogan un message écrit d’Al-Sissi, preuve d’un dialogue politique assumé au plus haut niveau. Dans les déclarations publiques, Gaza est au cœur du dispositif : consolidation du cessez-le-feu, acheminement de l’aide, définition d’un mandat pour une éventuelle force internationale chargée de stabiliser l’enclave.

Mais réduire cette coordination à la seule question palestinienne serait illusoire. L’Égypte et la Turquie discutent aussi de la Libye, de la sécurité de la mer Rouge, de l’énergie en Méditerranée, de la coopération économique et même d’exercices militaires conjoints. Les deux pays cherchent à transformer un rapprochement pragmatique en un partenariat capable de peser sur chaque grande crise régionale. Le message implicite est clair : aucune équation stratégique au Moyen-Orient ne peut être écrite sans prendre en compte ce tandem.

Pour Israël, ce mouvement est à la fois une opportunité et une source d’inquiétude. L’Égypte reste un partenaire sécuritaire essentiel, en particulier autour de Gaza et du Sinaï, et entretient avec l’État hébreu un canal de coordination militaire fluide. La Turquie, en revanche, s’est positionnée ces dernières années comme l’un des critiques les plus virulents de la politique israélienne, multipliant les gestes symboliques de rupture, qu’il s’agisse de freiner les échanges ou de se poser en protecteur affiché de la cause palestinienne. Voir ces deux acteurs, si différents dans leur ton à l’égard de Jérusalem, régler leurs horloges stratégiques soulève donc de nombreuses questions.

L’un des scénarios redoutés côté israélien est celui d’un « front diplomatique » turco-égyptien qui parlerait d’une seule voix sur Gaza, sur la future architecture sécuritaire de l’enclave et sur la présence éventuelle de forces internationales, tout en cherchant à limiter la marge de manœuvre d’Israël. Dans ce schéma, Le Caire consoliderait son rôle de médiateur indispensable, tandis qu’Ankara se positionnerait comme protecteur politique des Palestiniens et acteur incontournable de l’aide humanitaire et de la reconstruction. Israël se retrouverait alors face à une coordination très structurée entre deux États ayant la capacité de peser sur les institutions internationales et l’opinion publique régionale.

Pour autant, imaginer un complot monolithique « contre » Israël serait excessif. L’Égypte a besoin d’une relation stable avec Jérusalem pour sécuriser ses frontières et préserver la paix signée depuis des décennies. La Turquie, malgré une rhétorique incendiaire, sait que son économie et sa diplomatie reposent sur une certaine prévisibilité avec l’Occident. Les intérêts des deux capitales ne sont pas toujours alignés, y compris sur la Libye, la Méditerranée ou les relations avec l’Iran. C’est précisément dans ces interstices que se jouera la capacité d’Israël et de ses alliés à défendre leurs propres lignes rouges.

Au final, le rapprochement entre Erdogan et Al-Sissi ne doit pas être lu seulement comme un complot dans le dos d’Israël, mais comme la tentative de deux puissances régionales de reprendre l’initiative dans un Moyen-Orient en recomposition. À Jérusalem, la réponse ne pourra pas se limiter à la méfiance : il s’agira de suivre de près cette coordination, de renforcer les canaux avec Le Caire, de maintenir des leviers sur Ankara lorsque c’est possible, et de rappeler que toute stabilité durable dans la région passe aussi par la prise en compte des impératifs de sécurité de l’État d’Israël.

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