Antoine Dupont serait-il en train de se « Mbappiser » ? Alors que le meilleur joueur de rugby de la galaxie est venu dire bonjour aux copains du XV de France avant l’Afrique du Sud, celui-ci a mis son costume de syndicaliste et surpris tout son monde début octobre en dégommant dans les grandes largeurs les règles du salary cap qui, selon lui, « empêchent d’utiliser notre image individuelle à travers des contrats de pub classiques ».
A l’image du capitaine de l’équipe de France de foot, qui était parti en guerre contre les contrats de la fédé liés au droit à l’image, le boss des Bleus du rugby mène donc une fronde pour en finir avec ces règles restrictives qui l’empêchent de gagner autant qu’il le souhaiterait.
A ceci près que Mbappé se battait contre des règles obsolètes, décidées après le fiasco de Knysna, et clairement désavantageuses pour les joueurs, alors que son homologue de l’ovalie, lui, remet en cause un système censé assurer l’équité du Top 14 et qui semble avoir fait ses preuves depuis son intronisation en 2010. Sans compter que ces arguments sont partiellement, pour ne pas dire largement, truffés d’approximations et d’erreurs factuelles.
Mais on ne va pas se lancer dans une analyse chirurgicale de ses déclarations, d’autant que nos confrères de L’Equipe l’ont très bien fait il y a un mois de cela, mettant en avant les contre-vérités de l’idole de la Ville Rose. Non, notre but aujourd’hui est de nous interroger sur la pertinence pour « Toto » Dupont de se lancer dans un tel combat, lui l’un des rugbymen les mieux payés au monde.
« Une façon un peu égoïste de se mettre en avant »
S’il a été suivi dans sa complainte par certains de ses coéquipiers en Bleu comme Matthieu Jalibert, qui aimeraient eux aussi gagner plus, et par son coach à Toulouse, Ugo Mola, qui aimerait recruter plus et mieux, Dupont semble malgré tout bien seul dans ce combat. Ce qui nous interroge sur l’effet domino que pourrait provoquer une telle sortie médiatique qui n’est son genre d’habitude, lui, le gendre idéal à la bouille d’amour chez qui rien ne dépasse. Interrogé par nos soins à Marcoussis mercredi, Romain Ntamack n’a quant à lui pas souhaité s’étendre sur le sujet.
« Je regrette ces interventions intempestives car elles ne correspondent ni aux valeurs du rugby, ni à son histoire, ni à son intérêt, s’agace Patrick Wolff, ancien président de la LNR et père fondateur du salary cap. Le rugby n’est pas le foot et ne le sera jamais, il n’en a ni les moyens financiers ni géographiques, et par conséquent, avant de faire ce genre de déclarations, il faut toujours regarder dans quelques contextes on est et d’où l’on parle. »
Ce contexte, c’est celui d’un championnat de France dans lequel la majorité des clubs sont embourbés dans des difficultés économiques systémiques. En effet, selon le rapport annuel de la commission de contrôle des Championnats professionnels (CCCP), dix des quatorze clubs de l’élite ont terminé la saison 2023-2024 avec une perte d’exploitation s’élevant à 64,5 millions d’euros, un nombre en hausse de 9,7 % par rapport à la saison précédente.
« Dupont prend le problème par le petit bout de la lorgnette. Il regarde la situation par rapport à ce qu’il touche et ce qu’il pourrait toucher, mais il doit comprendre qu’il est dans un collectif, dans un sport, globalement déficitaire. Le salary cap n’a pas été fait pour emmerder les joueurs mais pour équilibrer les équipes et le rapport de force entre elles », rappelle l’ancien président de la Ligue. D’autant que les règles en vigueur n’empêchent pas le Toulousain de signer un contrat de sponsoring ou un partenariat avec une marque n’étant pas directement liée au Stade Toulousain, comme le lui a signifié la LNR dans un communiqué. Ce ne sont donc pas les pistes qui manquent.
Alors, le petit gars de Lannemezan serait-il en train de filer un mauvais mouton et de s’éloigner du vil peuple, ne voyant pas dans son coup de gueule l’indécence qui peut s’y cacher ? « J’ai été très surpris par sa prise de position, confie à son tour l’économiste Pierre Chaix. C’est très surprenant dans le sens où Antoine Dupont n’est pas un habitué de ce genre de sorties. Il a l’habitude d’avoir une communication très modeste, très esprit d’équipe, les valeurs collectives du rugby, etc. Là, au contraire, c’est une façon un peu égoïste de se mettre en avant. Je peux entendre ce qu’il veut dire mais pour moi ça reste une sortie de route, un petit dérapage dans une communication jusque-là plutôt bien maîtrisée. »
Dupont loin derrière Mbappé et « Wemby »
Dans le fond, mais vraiment tout au fond, on pourrait comprendre les griefs de Dupont, lequel trône tout en haut de la pyramide rugby mais dont les revenus (estimé entre deux et trois millions d’euros annuels, salaires, primes et sponsoring compris) ressemblent à de l’argent de poche pour ses petits copains du foot ou du basket comme Kylian Mbappé ou Victor Wembanyama, ses deux comparses de la famille des grandes icônes du sport co’ en France. Le truc, c’est que le rugby ne joue pas dans la même catégorie financière que le foot ou la NBA et que Dupont aura beau abattre tous les garde-fous qu’il veut, jamais il ne pourra s’asseoir à la table des sportifs les mieux payés de la planète.
« Le rugby est ce qu’il est, avance Chaix. Ce n’est pas un sport de niche mais pas loin. C’est un sport qui n’est pas mondialisé du tout, avec seules quelques nations phares, et on est au sommet du phare. Alors bien sûr que si Dupont parle de son salaire avec Mbappé ou Wembanyama, il ne joue pas dans la même catégorie, mais c’est comme ça. » « C’est sûr qu’à côté des deux autres, il ne fait pas le poids, poursuit Wolf. Malgré ça, on a envie de lui dire ‘c’est bon, t’as fait ton petit truc, faut pas trop insister. Tu gagnes quand même très bien ta vie’. »
« C’est toujours pareil, ce sont toujours ceux qui ont les salaires les plus conséquents qui se plaignent en disant qu’ils pourraient gagner plus. C’est un glissement vers des valeurs d’individualisme et ça ne manque pas de surprendre dans le petit monde du rugby, s’inquiète Pierre Chaix. Je rappelle par ailleurs que grâce notamment au salary cap, le Top 14 est le plus grand et le plus riche championnat de rugby à XV au monde et que c’est en France qu’on gagne le mieux sa vie en jouant au rugby. Une bonne trentaine de joueurs perçoivent plus de 500.000 euros annuels de revenus, il n’y a tout de même pas de quoi pleurer. »
A qui profite le coup de gueule ?
A sa décharge, et parce qu’on l’aime bien nous aussi, Antoine Dupont n’est peut-être pas l’instigateur principal de ce coup de pression intervenu au moment du renouvellement du partenariat entre Peugeot et le Stade Toulousain. L’aurait-on gentiment invité à devenir le porte-parole de ces revendications pas franchement sociales ? Certains acteurs s’interrogent.
« Est-ce que derrière ça il y a une stratégie organisée ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr c’est que si le salary cap sautait où s’il était rehaussé, ce serait du pain béni pour un club aussi puissant que Toulouse. Ils pourraient encore accroître leur domination sur le championnat français. », assure l’économiste. Le champion de France en titre a déjà été condamné pour avoir tenté dans l’affaire Melvyn Jaminet de contourner discrètement les règles en vigueur, un changement ne serait donc pas pour lui déplaire.
« Dupont ne connaît pas tous les mécanismes du salary cap et ce n’est pas une critique, c’est juste que ce n’est pas son rôle. Alors, est-ce qu’il a été actionné par quelqu’un pour prendre la parole ?, s’interroge à son tour Patrick Wolf. Je n’en sais rien. Disons qu’il a eu une réaction inappropriée mais je pense que tout ça va rentrer tranquillement dans l’ordre. » Les fans de rugby oublieront vite cet épisode pour peu que « Toto » retrouve le niveau qui était le sien avant sa nouvelle grave blessure. S’il est bien avec le groupe France à Marcoussis, son retour sur le pré n’est pas espéré avant la fin d’année.
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